Comment péter les fondamentaux d’une société en 20 ans (et venir chouiner ensuite sur son délitement)

[Attention : cet article est long, dense et comporte de nombreux concepts et digressions. Il n’est donc pas adapté à un public « moderne », féru de vitesse, de simplification et d’efficacité. Si vous faites partie de ce public pour qui l’information est avant tout un moyen de « se tenir au courant », ne lisez surtout pas ce texte. Faites plutôt un commentaire désobligeant — sur le réseau social qui a votre préférence — envers son auteur et le texte lui-même, que vous n’aurez pas lu, comme il se doit.]

En préliminaire

Vous avez peut-être remarqué un phénomène qui monte de plus en plus médiatiquement — donc dans les esprits — et qui ne semble pas trouver de réponse claire. Vous ne savez pas vraiment le nommer et quand il est abordé il passe par plein de qualificatifs différents, selon qui en parle. Certains disent « crise démocratique », d’autres parlent « d’effondrement de société » — ou même de civilisation—, certains autres estiment voir les prémices d’une sorte de « rébellion des esprits », d’un « ras-le-bol populaire », d’une « crise politique », voire « existentielle », qui serait même mondiale.

Toutes ces savantes approches ont en commun d’analyser un phénomène sociétal par le petit bout de la lorgnette. L’évolution économique et politique est souvent pointée du doigt, ou bien les « effets délétères » des réseaux sociaux et par là même de la massification de l’accès à Internet, donc des fake news, de l’incurie populaire, c’est-à-dire de la capacité très faible des individus à résister aux sirènes du populisme et des marchands de « théories du complot », etc. Toutes ces analyses sont parfaitement creuses et ne mènent malheureusement nulle part, puisqu’elles ne font que décrire le problème en surface. Ce n’est pas le néolibéralisme à lui seul — même s’il est en jeu —, ni l’évolution des technologies de communication, ni les politiques anti-sociales menées depuis 20 ans qui peuvent expliquer de manière satisfaisante, l’état de délitement psychologique et mental d’une population éreintée, désorientée et qui pratique de plus en plus le repli cognitif. Tous ces phénomènes participent à ce délitement, mais ils n’en sont pas la cause profonde. Ils sont en réalité une conséquence d’autre chose. De bien plus profond.

Imaginaire collectif, repères, identification et projet de société

L’avantage quand on commence à être un peu âgé, c’est de pouvoir prendre un recul suffisant sur l’évolution de la société dans laquelle on vit et sa propre évolution en son sein. Analyser une période que l’on n’a pas connue — ou peu connue — parce que trop jeune, est possible, mais la perception que l’on en développera sera forcément un tantinet biaisée parce qu’elle passera par le filtre d’observateurs tiers de l’époque, d’archives forcément caricaturales, etc… Les années 80 sont un bon exemple : de nombreux jeunes gens qui ne les ont pas connue — ou étaient des petits enfants — s’en font une idée, les adulent ou les critiquent, les regrettent parfois. Dans tous les cas, ces années 80 ne sont pas véritablement compréhensibles et analysables si on ne les a pas vécues à minima adolescent ou adulte. Il en va ainsi des années 60 ou 70, de la même manière que les 80’s. Je ne peux que difficilement analyser les années 70 sérieusement, même si j’ai traversé cette décennie intégralement : ma vision est biaisée, caricaturale, faite de souvenirs d’enfance et de retours par mes parents, d’archives télévisuelles sélectionnées et de fragments de phénomènes politiques, économiques complexes que j’ai étudiés, mais que je n’ai pas éprouvés véritablement, de par ma condition d’enfant.

Ceci étant dit, la situation de la société française actuelle, inédite, étrange, inquiétante, avec une « fragmentation » de la population en groupes sectaires, ces oppositions radicales qui s’opèrent de plus en plus, ce malaise profond dans les esprits, est une résultante de changements profonds et anciens. Mais ils débutent à un moment précis, que l’on peut intituler « la rupture ». Ces changements, cette rupture, sont en lien avec ce qu’on appelle l’imaginaire collectif, la représentation du monde faite des repères et d’identifications qui sont le ciment d’une société. Une société, qui normalement, depuis la fin de la monarchie absolue, a un « projet ». Ce projet est le plus souvent implicite, les politiques ne le portent pas forcément dans des programmes, mais il est en général partagé par le plus grand nombre. On sait, pour la France, qu’il passe par la « modernisation de la société », ce qui implique l’accès du plus grand nombre a plus de confort matériel (moins d’inconfort), plus d’éducation (moins d’exclusion sociale), plus de justice (mois d’injustice), plus de richesse collective et individuelles, etc…

Les années 80 ont vu de nombreuses choses émerger en France : la télématique, l’informatique personnelle, la « démocratisation » de plein de choses, dont la consommation de masse. C’est un nouvel imaginaire collectif qui se crée à l’époque, fait de visions futuristes du monde, de possibilités techniques et technologiques immenses à venir, de mouvements populaires artistiques, politiques, forts qui animent des foules enthousiastes. Il y en a « pour tous les goûts » dans les années 80, mais tout est encore sous « contrôle » : ce qui est proposé à la population est régi par des règles établies, soit au niveau de l’État, soit au niveau du monde professionnel, des corporations, ou des deux de façon paritaire. Ainsi, les artistes qui défilent à la télévision peuvent le faire seulement parce que la profession a décidé que leur talent était suffisant pour ce faire. Les comiques, les chanteurs, chanteuses, groupes de musique, comédiens, sont des « produits » de producteurs, de directeurs artistiques, qui vont influencer la société mais seulement après être passés par un « tamis professionnel » ne laissant de chance qu’aux plus talentueux d’entre eux, selon des standards plus ou moins mouvants, mais liées à une qualité minimale décidée par les professionnels du domaine.

C’est ainsi que des artistes trublions ou parfaitement incorrects pour le pouvoir politique, économique, ont pu avoir une audience immense et un succès populaire inégalé dans les années 80 : Coluche, Desproges, Zouk, Devos, Bedos, Les Rita Mitsuko, Higelin, Les Béruriers noirs, Richard Bohringer, Philippe Djan, Yann Queffelec, Renaud, Gainsbourg, Noir désir, Les Nuls, etc… Ces artistes — et bien d’autres encore — donnaient des repères au plus grand nombre, permettaient de s’identifier, de comprendre la société qui nous entourait, par des voies détournées, souvent poétiques, drôles ou émouvantes. En réalité, cette « régulation » de la critique sociétale [artistique] faisait partie du projet collectif et elle était effectuée par des artistes. Les « intellectuels », de gauche comme de droite avaient aussi leur rôle, mais leur influence était bien moins grande que celle des artistes : ils emmerdaient un peu tout le monde et l’on préférait comprendre le monde en dansant sur une musique ou en éclatant de rire sous les saillies d’un comique plutôt qu’en les écoutant s’engueuler faussement sur des points de détails d’analyse politico-économique.

Une lente dérive [vers un monde dérégulé, en rupture, accéléré et aliénant]

Notre capacité à nous inscrire harmonieusement dans la société n’est pas dépendante de notre puissance économique et les années 90 me l’ont démontré. Cette décennie un peu hybride, intermédiaire, de transition, a été une sorte de préparation à la rupture à venir, celle de l’an 2000. Il n’en reste pas moins que dans les années 90, malgré un chômage plus important qu’aujourd’hui, bien vivre n’était pas encore synonyme d’emploi, de niveau de salaire ou de capacité financière des individus. Dans les 90’s, la télévision continue de faire son travail, à la fois de propagande et de critique du système (mais moins), la normopathie n’est pas encore généralisée (elle débute), tout comme le politiquement correct, la judiciarisation des relations sociales, l’aspiration à la conformité ou la marchandisation de toute chose. Jusqu’à la fin des années 90, l’information est encore régulée, la sphère d’influence par les arts — même si elle faiblit — ne s’affranchit pas du tamis des corporations, l’ouverture d’Internet ne touche pas encore la majorité et s’auto-régule. En gros, les règles élémentaires de décence, de respect des règles, de limites et autres capacités à l’auto-régulation sociale/artistique/économique sont toujours présentes. Les 90’s, ce sont les 80’s avec plus de moyens technologiques, moins de talent, plus de flou et de fluctuations (la chute de l’URSS y est pour beaucoup), mais sans plus. Tout va changer à partir de 2000, puis 2001. Et par sauts de plus en plus brusques : 2005, 2006, 2007, 2010, 2011, 2013, 2015 et toutes les autres années jusqu’à aujourd’hui où les ruptures surviennent tous les 6 mois désormais, parfois toutes les semaines.

En 2000, la société française va basculer dans une autre dimension. Une permission est donnée, un seuil, une ligne est franchie et elle déterminera de nombreux changements futurs qui vont, en s’accumulant, mener au chaos aliénant actuel. Cette nouvelle dimension est la téléréalité. Sous son aspect anecdotique, la téléréalité est la rupture d’origine qui a permis à une somme incroyable de phénomènes destructurants de se mettre en place, menant au délitement à « l’archipélisation » ou la « balkanisation » de la société française, ce moment de perte de repères, de confusion généralisée, qui semble prédominer aujourd’hui.

Comment la téléréalité est-elle à l’origine des phénomènes qui nous rongent aujourd’hui ? De façon simple : les phénomènes d’identification, de repères et d’imaginaire collectifs décrits plus haut sont centraux pour souder une population, lui permettre de faire du sens collectivement, et la télévision en est l’un des vecteurs principaux. D’un seul coup, les repères, l’identification, l’imaginaire de la télévision n’a plus de règles, n’est plus contrôlé, et ce ne sont plus des artistes qui en sont les protagonistes. Ce sont des gens sans qualité, jeunes, vulgaires, stupides, arrogants, arrivistes, incultes qui deviennent le modèle de référence. Quelle est leur création ? Aucune. C’est leur vie, simulée, artificielle, filmée dans un lieu dont ils ne peuvent pas sortir qui devient le spectacle. La poésie est morte, vive l’affirmation des basses pulsions d’exhibitionnisme et de voyeurisme comme nouvel imaginaire commun… Très vite dans les années 2000, les émissions musicales disparaissent, comme les débats ou les émissions culturelles. La téléréalité a pris dès cette époque le dessus et est devenue le nec plus ultra du programme addictif par excellence, poussant le public dans une attirance/répulsion, des sentiments contradictoires, mais qui — de manière évidente — faisaient appel à des pulsions primaires qui caractérisent la propagande commerciale et ses techniques d’influence comportementales.

Quand une population n’a plus comme repères que des imbéciles censés être une représentation du plus grand nombre, que se passe-t-il ? La réponse est contenue dans la question, mais au delà de ce constat facile, la téléréalité a aussi eu pour conséquence de permettre une rupture immense. Cette rupture est celle de la fin de la régulation de l’information, du contrat social médiatique. S’il est possible de montrer n’importe quoi à l’écran, de fasciner le public avec une réalité entièrement fabriquée mais vendue comme véritable et avec laquelle il est impossible de discriminer le sincère de l’insincère, du joué et du vécu en direct, de l’émotion fictive de la subie, tout est donc désormais possible. Le plus vulgaire, le plus dégradant, ce qui bafoue tous les standards du vivre ensemble devient le plus vendeur et peut désormais se diffuser à l’écran. C’est donc la possibilité de faire exploser tous les codes sociaux, toutes les règles humaines qui est contenue dans la téléréalité. Ce qui va très vite permettre l’émergence d’autres concepts venus des États-Unis d’Amérique : chaînes d’info continue, émission d’info-divertissement, émissions trash, promotion du porno comme nouvelle norme de sexualité, liberté « débridée » d’humiliation d’autrui, d’irrespect, du harcèlement comme forme humoristique, etc…

Déréguler pour mieux vendre : les veaux sont-ils assez gras ?

Le système politico-médiatique et l’industrie du divertissement ont cru bon de tout déréguler pour pouvoir mieux vendre, qui ses idées, qui ses publicités, qui ses contenus. Les technologies numériques se sont emballées à la fin de la première décennie du XXIème siècle — caractérisée par l’anéantissement culturel — et ont permis alors de débuter une nouvelle phase qui a poussé le concept de téléréalité à son paroxysme : les réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux sont une immense téléréalité mondiale qui se superpose à toutes les autres et permet à chacun d’être en vedette médiatique via le Web des Internets. Il faut bien entendre que toutes les plateformes de « partages web » sont des réseaux sociaux. Youtube est un réseau social, par exemple. C’est une forme de dérégulation massive de la télévision qui a été ainsi effectuée, laissant la possibilité à n’importe qui de diffuser n’importe quoi. Ainsi, plus aucuns repères ne sont visibles pour ceux qui parcourent la grande téléréalité qu’est devenue le Net : tout se vaut, sans aucun contrôle, ni hiérarchie, sans filtres. Le plus vulgaire côtoie l’académique, la vie privée des uns se mélange aux déclarations publiques des autres, dans une immense foire au narcissisme basée sur la capacité du plus grand nombre à exciter les algorithmes de classements et d’incitations.

Il a fallu 20 ans pour que les veaux se ruent sur la nourriture la plus bas de gamme et la plus toxique qui soit et finissent par engraisser tout en engraissant les profits de tous les exploiteurs. Mais les veaux sont-ils encore assez gras ? Peut-on les engraisser un peu plus ? Dans un monde parfaitement dérégulé, décomplexé, laissé à l’avidité des marchands, où la création artistique a été reléguée au même niveau que la production d’un sandwich industriel, où la majorité consomme de l’information, des sons et des images comme on siffle des boissons alcoolisées en soirée étudiante pour être le plus vite saoul, les veaux finissent par tomber malades.

Et c’est exactement ce qu’il se passe aujourd’hui avec la « crise de civilisation » ou « démocratique » que les analystes tentent vainement de décrypter. En réalité, une société constitué de gens malades tombe malade dans son ensemble. Les fondamentaux de ce qui nous maintenaient ensemble, nous permettaient de rêver, espérer, s’amuser, ont été explosés. Tout s’est délité sous les coups de boutoir de « l’industrie du spectacle des autres et de soi » et au final, on peut toujours venir chouiner : nous vivons dans une grande téléréalité parce que la majorité d’entre nous regarde, alimente la téléréalité et se comporte sur le Web… comme dans une téléréalité…