UGAP, CAIH et Whoog : rien de nouveau sous le soleil

Vous avez probablement vu passer quelques références dans nos billets, ou plus largement sur le Web, aux formidables centrales d’achats que sont l’UGAP et la CAIH (UniHA). Mais de quoi s’agit-il ?

L’UGAP est une centrale d’achat dédiée aux collectivités locales, et dont les objectifs sont pour le moins alléchants :

  • S’affranchir des procédures de passation de marchés publics (formalisme, aspects juridiques…)
  • Réaliser des économies substantielles en massifiant les commandes

Seule centrale d’achat public généraliste nationale, l’UGAP est un acteur spécifique de l’achat public dont l’activité globale s’élève à plus de 4 milliards d’euros HT répartis en 3,5 milliards d’euros d’activité de grossiste (achat pour revente) et 520 millions d’euros d’achats réalisés en direct par les entités publiques sur les marchés de gaz et d’électricité passés par l’UGAP pour leur compte en tant qu’intermédiaire. Ses clients sont principalement les collectivités territoriales, les administrations et les établissements publics de l’Etat, le secteur social et les établissements publics de santé. L’UGAP, au travers des achats qu’elle réalise, constitue un outil de la mise en œuvre des politiques publiques, en matière de rationalisation de la dépense, de développement durable, de soutien aux PME, à l’emploi local et à l’innovation. Environ 53% des entreprises titulaires d’un marché sont des PME et 27% des ETI. L’UGAP est attributaire du label « Relations Fournisseur et Achats Responsables », décerné par la Médiation des entreprises et le Conseil national des achats. La centrale d’achat est également membre associé de la French Tech.

La CAIH (et UniHA) est son équivalent pour la fonction hospitalière. Leur budgets et dotations sont sensiblement de 4 milliards d’Euros – respectivement 4,2 pour l’UGAP et 4,6 pour UniHA. Il est à noter que l’UGAP est une structure publique (EPCC/IC) et que la CAIH est une association déclarée.

Pourquoi ne parler que de la CAIH et pas d’UniHA ? Parce que pour avoir été responsable de service dans une collectivité territoriale et responsable d’équipe dans un groupement hospitalier, je vais me focaliser sur ces aspects « Informatiques » – mais l’ensemble des services proposés — que ce soit aux collectivités ou au hôpitaux, qu’il s’agisse de prestations, de matériels, de véhicules, etc — est tout aussi inquiétant.

La mariée est très belle me direz-vous : « qu’y-a-t’il de mal à vouloir réaliser des économies substantielles en massifiant les marchés de nos chers services publics ?« . Et bien justement, c’est là qu’on découvre l’envers du décor et les possibles biais de ce genre de merveilleuse centralisation.

Parlons des économies réalisées en premier lieu. Sur un budget de 4,6 milliards en 2019 pour UniHA, les économies sont de… 119 millions d’Euros. Après un rapide calcul, les économies réalisées au global sont donc de 1/39ème – soit 2,6% : EXTRAORDINAIRE. Pour avoir passé des MAPA (marchés à procédures adaptés) et des AO (appels d’offre), je peux vous dire qu’en procédure directe, et en plus de pouvoir y spécifier les besoins particulier de telle ou telle collectivité ou hôpital, on table en général sur une remise en moyenne de l’ordre de 10% (fonction des volumes et montants de marchés).

Maintenant parlons des commissions d’achats normalement présidées par les élus : il n’y en a plus, il suffit d’adhérer à ces chers UGAP et CAIH, ni vu, ni connu : on aura donc seulement affaire avec les services achat de notre établissement, sans passer par la case juridique. Elle est externalisée me direz-vous ? Certes, mais admettons que je sois lobbyiste ou en position dominante sur tel ou tel marché : je n’aurai qu’une seule réponse à appel d’offre à faire, qu’une seule entité avec laquelle traiter. Et le marché potentiel d’établissements publics touchés est alléchant : 917 établissements et plus de 100 Groupements Hospitaliers de Territoire pour UniHA. Pour l’UGAP ? 22000 « clients » (administration, enseignement, médico-social, …)

« Oui mais il est en train de comploter, voyons, ces gens-là sont très sérieux » – OK, admettons qu’ils le soient, leur historique me laisse tout de même perplexe. Par ailleurs, et pour avoir passé quelques millions d’Euros de commande chez l’un ou chez l’autre dans les branches informatiques : leur rôle se limite bien souvent à de la mise en relation client / fournisseur. Autant vous dire que pour approvisionner telle ou telle prestation, il est ridiculement aisé de faire passer une commande sous un intitulé prévu à cet effet dans le cadre du marché fournisseur / centrale. (Si Wavestone, Telindus, Alcatel et autres me lisent, je les embrasse).

Pour en revenir aux positions dominantes de tels ou tels fournisseurs, prenons par exemple le merveilleux monde de la bureautique et des systèmes d’exploitation : Microsoft.

J’ai longuement étudié les possibilités de m’en passer, et en plus de faire des économies substantielles, ne pas être « lié » de force à un seul éditeur qui ne propose d’utiliser que des formats de documents propriétaires et fermés, et auquel je vais devoir souscrire à des licences ad vitam æternam (qu’il s’agisse d’acquisitions logicielles ou de droits d’utilisation de solutions dans le cloud). Et bien sachez qu’ils ont trouvé la parade parfaite pour faire pencher les décisions des trésoriers : une baisse drastique du prix, non pas d’acquisition… mais de location. La magie des budgets d’investissement versus ceux de fonctionnement, opère alors : ils ont le sentiment de « maitriser » ; ils ventilent les dépenses dans la bonne case et peu importe qu’ils finissent par y être pieds et poings liés à vie. Et puis, même sans baisse de prix significative : ils sont les seuls fournisseurs référencés aux rubriques « bureautique » et « systèmes d’exploitation », tant de l’UGAP que de la CAIH.

Bref, je vois donc aujourd’hui tout ce beau monde des réseaux sociaux s’indigner de la gestion « par le privé » du remplacement des agents hospitaliers « volontaires » grâce à l’application Whoog.

Whoog est référencé à la CAIH, avec une superbe plaquette.

Cela fait donc des décennies que cela fonctionne ainsi, alors, si quelques uns découvrent grâce à cette petite anecdote les bienfaits de passations de marchés publics à base de centrales d’achat « estampillées French Tech » ou labellisées par tel ou tel partenariat et code de déontologie bienveillante, tant mieux et grand bien leur en fasse. L’accélération et la généralisation de ce mode de fonctionnement n’en demeure pas pour le moins inquiétants.

La prochaine fois, on vous reparlera aussi du GICAT et des partenariats public / privé ou dans le monde de la sécurité et de la surveillance « pour vous protéger des méchants terroristes ».

L’article « Le Monde » qui semble découvrir les merveilleuses promesses : Des applis pour gérer le manque de personnel à l’hôpital aka. « Il y a des gens qui s’auto-remplacent » – https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/03/11/un-tinder-du-remplacement-hospitalier-pour-faire-face-a-l-absenteisme_6032542_3224.html