Les effondrologues et la paralysie générale : une affaire de croyance

Le fait notable qui prédomine à la sortie de cet été 2019 est l’emballement médiatique, politique et militant autour de la « fin du monde » toute proche qui nous pendrait au nez. Les « collapsologues » — ces « Hippolyte Calys » du XXIème siècle — sont au taquet, au point d’embarquer des foules de jeunes gens dans une dépression générale qui voudrait — par exemple — que faire des enfants serait devenu quasiment un « crime contre l’humanité » — ou au moins contre le climat. Que se passe-t-il vraiment ? Jusqu’où la croyance aveugle et « la science » sont-elles en train de se confondre pour générer une prophétie auto-réalisatrice désastreuse au lieu d’une saine émulation ou de contestation populaire mondiale ?

Il y a Greta Thunberg. Il y a Pablo Servigne. Aurélien Barreau. Nicolas Hulot. Al Gore. Yann Arthus Bertrand. Et puis des tas de militants et personnels politiques, chercheurs, militants écologistes, tous plus hystériques les uns que les autres qui annoncent « la fin de l’humanité telle qu’on la connaît », voire la fin tout court de l’humanité — ou d’une bonne partie de celle-ci. Tout est foutu : le climat se réchauffe avec une ampleur « inégalée dans l’histoire de la planète », la biodiversité s’effondre, la pollution est partout et nous tue à petit feu, la famine nous guette, l’effondrement est proche. On va tous mourir, ou tout du moins, plus vite que prévu et en masse. Ok. Et donc ? Et bien figurez-vous qu’il y a des solutions que tous ces « lanceurs d’alerte de la catastrophe globale » nous offrent sur un plateau et surtout portent jusqu’à ces fameux décideurs politiques (ceux aux manettes, donc), incapables, sourds et aveugles mais surtout soumis aux puissances destructrices du grand capital.

Cette vision de fin du monde des « méchants capitalistes et leurs suppôts à la tête des gouvernements » qui « ne veulent rien faire ou ne font pas assez pour nous sauver tous », est très pratique. Intellectuellement en premier lieu, et politiquement, dans un second temps. Qui a envie de défendre Total, Exxon ou n’importe quelles multinationales de l’énergie qui écrasent des populations, pillent des ressources, créent des catastrophes écologiques et enrichissent une poignée de cols blancs cyniques aux revenus annuels à neuf chiffres ? Personne ou presque. Qui a envie d’adhérer à un projet de « polluer plus pour détruire plus le climat de la planète » ? Personne. Ceux du camp du « bien » demandent donc à ceux qui détruisent ou laissent détruire notre belle planète — les méchants, le camp du mal — d’arrêter de faire du mal et de « faire quelque chose de bien » : moins polluer, pour « sauver le climat » (et la planète, bien entendu).

Un gosse de 5 ans ne peut qu’adhérer avec une vision aussi simple du problème et d’ailleurs, c’est une gamine d’à peine 16 ans qui porte aujourd’hui « le fer dans la plaie des méchants obscurantistes politiques soutiens des pollueurs ». Quoi de plus normal quand on sait que le problème est aussi « simple » : les méchant pollueurs capitalistes aidés des méchants politiques incapables, accentuent le réchauffement de la planète par le CO2 et vont tous nous plonger dans un four, tandis que la population — ses jeunes en tête — aidés des plus grands scientifiques, eux savent ce qu’il faut faire (et vont nous sauver au passage, s’ils sont enfin écoutés) !

Quand on vit dans épisode de Star Wars…

Aux vues des analyses du problème planétaire dénoncé par les « sauveurs de monde », il ne manquerait plus que des personnages des épisodes 4 à 6 de la fameuse trilogie Star Wars de Georges Lucas pour que le story telling de la fin du monde et de ses résistants soit parfait. Et figurez-vous qu’ils sont là : Trump a endossé le rôle de Palpatine et Bolsonaro celui de Dark Vador (ou inversement, ce n’est pas très important). Greta Thunberg est un avatar de Luke SkyWalker (elle aussi a des pouvoirs selon sa mère, entre autres de voir des choses invisibles), Hubert Reeves ou Jean Jouzel sont des Obi-Wan Kenobi tout à fait crédibles, quand les militants de GreenPeace feraient d’honorables Ewoks (démontant des installations industrielles gardées par des storm troopers de l’Empire [capitaliste industriel du mal].

Sauf que nous ne sommes pas dans un épisode de Star Wars et que toute cette problématique mondiale de tensions sur les ressources énergétiques et de destruction écologique globale ne sont pas du tout compréhensibles par un enfant de 5 ans, ni réductibles à deux camps : celui des méchants obscurantistes destructeurs et celui des gentils progressistes sauveurs de monde. La réalité, que Greta Thunberg ne peut voir vu son âge, et que les adultes embarqués dans son « combat » ne veulent pas aborder, est bien plus complexe et gênante : ceux-là mêmes qui dénoncent le mal, en sont les premiers acteurs. Et même les premiers défenseurs, sans le savoir ou vouloir l’admettre. C’est cette contradiction que tout le monde perçoit plus ou moins clairement qui est en train d’activer le « grand désarroi occidental » actuel. Parce que ne nous leurrons pas : il y a 4 ou 5 milliards d’être humains autour des pays sur-industrialisés qui n’ont absolument rien à faire de nos grandes préoccupations « écologiques » : eux tentent de survivre et parvenir à minima à un confort matériel équivalent à celui que nous avions il y a 50 ou 60 ans.

Ecologiste, oui, mais pour les autres…

L’écologie n’est pas censée être une activité de baisse de la pollution. Baisser la pollution n’est rien d’autre qu’un progrès logique de bon sens pour toute activité humaine : polluer affecte les mêmes humains qui polluent, donc polluer moins ou pas du tout est toujours nécessaire. Mais nous aurions besoin d’écologistes pour nous expliquer que la pollution « c’est mal ». Ok. Mais pourtant l’écologie est plutôt « une science dont l’objet est l’étude des interactions des êtres vivants (la biodiversité) avec leur environnement et entre eux au sein de cet environnement (l’ensemble étant désigné par le terme « écosystème »).

Une fois devenu politique, l’écologie ressemble à ça : « Elle désigne également un mouvement de pensée (l’écologisme ou écologie politique) qui s’incarne dans divers courants dont l’objectif commun est d’intégrer les enjeux environnementaux à l’organisation sociale, économique et politique. Il s’agit à terme de mettre en place un nouveau modèle de développement basé sur une transformation radicale du rapport activité humaine/environnement. »

Abaisser la pollution n’amène pas à la mise en place d’un « nouveau modèle de développement basé sur une transformation radicale du rapport activité humaine/environnement. » C’est juste une obligation évidente. Alors, comment en sommes-nous arrivés à des écologistes de tout poil dans toutes les strates des sociétés occidentales qui hurlent au loup climatique tout en participant allègrement à ne pas se préoccuper des autres êtres vivants et faisant tourner la machine infernale de destruction massive des écosystèmes quotidiennement sans jamais « transformer radicalement leur propre rapport activité humaine/environnement ?

Très simplement. Etre écologiste aujourd’hui n’a rien à voir avec l’écologie. C’est un discours politique, une volonté d’imposer un mode de vie à la société toute entière que l’on ne s’applique pas à soi, dans la plupart des cas. Expliquons en quelques mots la réalité de l’écologie française. Des gens qui prennent leur vélo mais qui habitent en ville, dans des appartements électrifiés par des centrales nucléaires. Qui consomment un maximum de biens produits à des centaines, voire le plus souvent des milliers de kilomètres. Roulent en véhicules thermiques purs (diesel et essence) pour la plupart (l’hybride est encore confidentielle). Des écologistes qui trient leur poubelles mais qui n’ont en général aucune activité en lien avec les écosystèmes, et donc ne plantent rien, ne prennent soin d’aucuns animaux ou plantes, ne vivent pas dans un milieu naturel, et ont au final un bilan pour la biodiversité parfaitement négatif. L’écologiste français va au supermarché, bio, mais au supermarché la plupart du temps. Il pollue comme à peu près tout le monde mais surtout consomme comme tout le monde. Son vélo lui donne bonne conscience, sauf que la biodiversité se fout totalement de son vélo construit en Chine, qui — s’il n’émet pas de CO2 — n’est pas plus écolo pour la biodiversité que pisser dans sa douche au lieu de pisser dans les toilettes. La réalité est que l’écologie n’est pas une somme d’activités moins polluantes ou bonnes pour sa conscience doublées d’un discours, mais un mode de vie complet accompagné d’actions concrètes quotidiennes vis-à-vis de « l’environnement natuel » : ce qui est en vie autour de nous, végétal ou animal. Sachant que même dans ce cas, une part non négligeable de destructions indirectes surviennent. A moins de vivre en autarcie complète.

Croyances et sciences ne font pas bon ménage… normalement

La contradiction, le paradoxe, la dichotomie sont devenus le maître étalon des individus modernes engagés. Que ce soit en politique ou ailleurs. Vous voulez un « monde propre », qui ne fera pas augmenter la température de 2, 3 ou 4 degrés depuis 1850 avant la moitié ou la fin du siècle (selon les calculs du GIEC), pas de problème la solution existe : vous retournez à la bougie et au mode de production, de transports du XVIIème siècle. Vous refusez ? Normal : vous ne pouvez pas accepter que la réponse à ce que vous dénoncez soit antinomique avec votre mode de vie et vos convictions. Vous n’allez pas abandonner la médecine moderne, sa chirurgie, ses médicaments ultra performants, la nourriture à foison et à portée de main, les transports ultra rapides et confortables, le chauffage l’hiver, la clim l’été etc, etc… Vous aimez le « progrès » et personne ne peut vous en vouloir : voir son môme mourir d’une vulgaire infection en plein hiver ou manger des racines parce que les récoltes n’ont pas été bonnes [autour de vous] n’envoie pas du rêve. Mais pour autant, vous continuez à penser qu’on pourrait « empêcher la catastrophe », climatique en premier lieu, et écologique pourquoi pas, dans un deuxième temps. Sauf que c’est impossible, si vous croyez aux calculs du GIEC et aux annonces de Pablo Servigné, l’effondrologue en chef à la voix douce et rassurante.

Le mot croyance est important dans cette affaire. Mais la science du GIEC ne devrait-elle pourtant pas écarter toute croyance ? Et bien non. Pour une raison simple : les scientifiques affiliés au GIEC ont déjà annoncé que leurs prévisions deviendront — d’après eux — réalité, même si nous avions déjà commencé à réduire nos émissions de gaz à effet de serre (ce qui est un peu le cas dans certains pays, mais c’est compliqué à calculer). Et comme il est impossible de réduire ces émissions dans un économie-monde globalisée, avec des enjeux de développement énormes, une financiarisation de tous les échanges commerciaux vitaux, nous serons donc tous soumis à des étés caniculaires chaque année et l’océan aura recouvert une bonne partie de la Bretagne d’ici 2050, ou 2100. Avec Pablo, c’est encore pire : tout se sera cassé la gueule en plus du climat qui aura tout grillé sur la planète. Nous devrons donc être des permaculteurs, solidaires, pour survivre dans ce monde ou il n’y aura plus de DAB, plus de MacDo et même plus TF1. Terrifiant.

La croyance actuelle de « fin du monde proche » est donc une croyance qui se veut scientifique et chiffrée, modélisée, certaine, portée par des gens sérieux qui savent ce qu’ils racontent puisque se basant sur du lourd : les datas et les systèmes experts qui les moulinent. Vous remarquerez que je n’ai pas parlé d’IA ou de deep learning. Mais bon, ces modèles statistiques prédictifs sont quand même là pour nous dire l’avenir. Pablo se base beaucoup sur la dernière mise à jour du modèle World3 pondu Par Dennis Meadows en 1972 pour le rapport livré au Club de Rome : « Les limites de la croissance ». Si on continue comme ça, avec une croissance mondiale qui perdure, tout s’écroule avent 2030 selon World3. Comme pour le GIEC, avec ses modèles GISS, c’est un oracle informatique qui le dit. Et ce qui compte, c’est d’y croire. Pas de se questionner sur la validité des dits systèmes avec par exemple les plantages prédictifs complets qu’ils ont déjà démontré depuis leur utilisation. Sciences et croyances ne font pas normalement bon ménage et dans le cas des effondrologues/climato-apocalypsologues, le mélange des deux est particulièrement prégnant. A la décharge des adeptes de ces théories, 99% des scientifiques qui les propagent n’ont pas participé à la conception des modèles en question ni vérifié leurs qualités respectives, dont celles de la performance réelle.

Ayez peur, indignez-vous mais surtout ne changez rien dans vos vies

Une fois que l’on sait que la science de la modélisation informatique prédictive est devenue la nouvelle croyance occidentale, une sorte de culte envers les résultats souvent biaisés de jeux de données de systèmes de type « boite noires » gérés par des organismes gouvernementaux, il est intéressant de voir les effets que toute cette mayonnaise catastrophique génère.

La pollution des océans, des terres, de l’air est massive. Les 60% de vertébrés qui n’existent plus depuis les années 50 ont été flingués par les actions humaines. Les gaspillages sont généralisés dans les pays industrialisés. La très grande pauvreté à l’échelle de l’humanité est gigantesque. Et tous les lanceurs d’alerte de la catastrophe future continuent de consommer toujours autant, de financer les multinationales qu’ils dénoncent, et de vivre au quotidien dans une dépense énergétique absolument débridée. Le fonctionnement de nos sociétés modernes est intégralement conditionné à l’hyper consommation menant à la croissance du PIB. Sans les publicité télévisuelles débiles regardées par 99% de la population — dont font partie ceux qui veulent sauver le climat et la planète — le chômage explose, tout comme si Total et les grands pétroliers arrêtent d’exploiter des hydrocarbures, les prix des transports flambent, les supermarchés se vident très vite et la « guerre civile pour obtenir du carburant débute ». Le système mondialisé dans lequel nous vivons est basé sur le pétrole, les échanges mondiaux et la spéculation. Un seul de ces éléments tend à manquer ou disparaît et c’est le début d’une plus ou moins lente dégradation des sociétés de consommation capitalistes.

Demander aux dirigeants des grandes nations de changer de modèle économique, sociétal, politique, reste la seule demande valable. Mais qui le fait ? Pas grand monde. Puisqu’en réalité, la croyance envers les modèles prédictifs est telle que personne ne peut envisager, que malgré des constats écologiques très inquiétants, l’avenir sera autre que celui décrit par ces mêmes modèles.

Au fond, si nous sortions de la croyance envers un futur forgé par l’informatique, pour nous plonger dans le réel du présent, de nombreuses choses sont à faire. A exiger aussi, mais en se basant sur du concret observable. Tout en ne se dédouanant pas du problème qui est avant tout notre fonctionnement individuel et collectif. Pris dans ce grand écart entre fin du monde inéluctable, quasi perceptible (pour ceux qui estiment que les canicules de cet été dans certaines parties du monde sont absolument uniques dans toute l’histoire de la planète) et refus de rester « inactif », le gentil écolo sauveur de climat et de planète est pris en fin de compte de paralysie : il a peur, il s’indigne, mais il ne change rien. Ah, si, certains font du Greta Thunberg : ils sauvent la planète avec des T-shirt fabriqués en France à base de coton bio, achètent de « l’électricité verte », ne mangent plus de viande et vérifient scrupuleusement tous leurs achats. C’est très beau. Mais ça ne change absolument rien, puisque tout ça reste de la consommation et du capitalisme vert : l’équivalent de la guerre douce ou de l’esclavagisme éclairé.

Au fond, s’il est probable que quelque chose se casse la gueule c’est avant tout le système financier. Une catastrophe ? Pour le monde moderne industrialisé, oui. Pour ceux qui n’en bénéficient pas et doivent se démerder chaque jour avec un ou deux dollars, ce ne sera pas un gros problème. Et au fond, avec la fin de la finance internationale, des banques et de la valeur des monnaies, c’est certainement le début d’une nouvelle ère qui s’amorcera : moins polluante et bien plus locale. Mais ça aussi, rien ne garantit que cela ne survienne. Bien que tous ceux qui travaillent dans le domaine n’arrivent pas à imaginer autre chose : parce qu’aucun modèle n’est encore capable de prédire les fluctuations du système économique financiarisé. Amusant, non ?

Reste une chose à faire : vivre au mieux, sans tout dégueulasser, créer des échanges humains de qualité, apprendre, bien vivre, protéger ce qui nous entoure, participer au bien-être local. Et se tamponner des annonces apocalyptiques.