Propagande, informations biaisées, guerre civile numérique et démocratie défaillante : le « nouveau monde » se dévoile sans fard

L’affaire Gaspard Glanz est révélatrice de nombreux changements en cours, traités ici-même depuis quelques temps. Mais il ne faudrait pas qu’elle occulte le fond du problème qui est bien plus complexe qu’une simple accentuation de la rigidité du pouvoir politique, faite d’un basculement de l’État de droit vers une forme de régime autoritaire et policier qui s’en prendrait à la « liberté de la presse ». C’est là — à mon sens, et je parle en mon nom — un piège tendu par ceux-là mêmes qui fabriquent chaque jour la « réalité française » et s’époumonent contre « les populistes », les « fake news » et le manque de sérieux de tout ce qui peut contredire leur vision du monde. Regardons mieux qui fait quoi, comment, et surtout : à quelles fins ?

Fabrications de réalités

Le mouvement des gilets jaunes a une vertu principale, celle de dévoiler des réalités fabriquées de toutes pièces par les pouvoirs en place : pouvoirs politiques, médiatiques et économiques. Tandis que tout est fait — comme à l’habitude — pour refabriquer des réalités alternatives globales faites de sondages, de statistiques et de mises en forme d’analyses biaisées sur la situation du pays, une poignée de citoyens persiste à manifester leur refus de se plier au discours des « élites ». Le président — mal élu — Emmanuel Macron est pourtant un spécialiste de la réthorique vouée à détourner les auditoires des réalités embarrassantes pour mieux les amener à croire en des réalités qu’il fabrique en série, rien n’y fait : une partie de la population ne veut plus se laisser faire, ne se plie plus au jeu.

Le changement qui s’est opéré est peut-être plus important qu’on ne le soupçonne. Réalités fabriquées et réel sont désormais dressées les unes contre l’autre : explications d’un côté de ce qu’est censé vivre le pays, de l’autre le réel brut, avec sa pesanteur sociale et économique sans fard. Des retraités, des salariés, artisans ou petits entrepreneurs viennent raconter leurs difficultés à s’en sortir, leur manque de perspective doublées de leur découverte d’un système voué à les écraser pour mieux entretenir au plus haut niveau une élite cynique qui maintient ce système et qui leur « raconte des histoires » depuis des décennies.

Guerre civile numérique

Cette dichotomie entre réel et réalités fabriquées, est ancienne mais elle est depuis peu mise en lumière par l’accès du plus grand nombre aux outils numériques. Les réseaux sociaux sont des amplificateurs de réalités, ils ne décrivent jamais le réel — qui est analogique par essence — mais une somme de subjectivités plus ou moins distordues par les effets des biais cognitifs qui désormais ont envahi les réseaux.

C’est une guerre civile numérique qui est en cours en France depuis quelques mois. Ouverte. Jusque là les « PsyOp » étaient réservées aux cabinets de communication — et autres équipes d’influence numérique — intégrés aux ministères ou sous-traités au privé. Elles restaient donc « silencieuses » par définition. Si vous vous demandez encore pourquoi certains emballements ont lieu sur certains événements, recouvrant toute autre information et monopolisant les esprits avec les « pour » et les « contre », il faut vous intéresser au principe des « opérations psy », les PsyOp, basées sur des procédés de création de foules numériques, viralité en réseau et utilisation des sciences cognitives d’influence par l’informatique : la captologie. Un article ne suffirait pas pour décrire et expliquer ces méthodes, mais elles sont actives sur le réseau et jouent un rôle déterminant dans la situation politique délétère qui prévaut aujourd’hui.

Au final, nous sommes face à une guerre informationnelle et cognitive basée sur des propagandes multiples, plus ou moins visibles et plus ou moins effectives. Les Gilets jaunes et le gouvernement sont irréconciliables pour une raison simple : leurs réalités sont irréconciliables et circulent en H24 à la vitesse de la lumière dans les internets…

De la fake news à la dissonance cognitive…

La mise en avant des « fake news » ou « infox » est un arbre qui cache la forêt des propagandes et des influences médiatiques. Les fausses informations existent mais elles n’exercent qu’une très faible influence sur les esprits. Cette réinvention du principe des rumeurs et autres désinformations orchestrées par des groupes plus ou moins organisés n’a pas vocation à changer la donne chez ceux qui y adhèrent tout comme ceux qui en sont éloignés : ces méthodes existent depuis l’invention de la presse et même avant. Elles ne parviennent à changer des états d’esprit qu’à la marge.

Ceux qui détestent l’immigration sont prêts à croire tout ce qui peut conforter leur conviction que l’immigration est un problème grave et inversement les défenseurs de l’immigration ne se laisseront jamais embarquer dans des informations choquant leurs conviction tout en adhérant de façon quasi aveugle à tout ce qui confortera leur idéologie.

La meilleure méthode pour « activer des changements » dans les esprits n’est pas de répandre des fake news. La meilleure des méthodes est de répéter et faire répéter des « vérités » aux apparences irréfutables par des canaux variés et permanents. L’exemple le plus parlant est celui de l’économie : faire expliquer aux foules en permanence que le chômage est causé par les « charges sociales » qui pèsent sur les entreprises et le temps de travail trop faible est un moyen d’empêcher que toute autre alternative n’émerge pour lutter contre ce phénomène. Cette « vérité » est pourtant parfaitement battue en brèche par le réel : les baisses de cotisations (les « charges ») et autres cadeaux fiscaux aux entreprises n’ont jamais fait baisser le chômage, tout comme le temps de travail, qui au contraire l’accentue de façon mécanique.

Recréer le réel par des affirmations de réalités fabriquées via des experts, éditocrates, scientifiques même lorsque leurs affirmations se mettent en contradiction totale avec ce même réel génère des dissonances cognitives chez ceux qui reçoivent l’information.

En psychologie sociale, la dissonance cognitive est la tension interne propre au système de pensées, croyances, émotions et attitudes (cognitions) d’une personne lorsque plusieurs d’entre elles entrent en contradiction l’une avec l’autre. Le terme désigne également la tension qu’une personne ressent lorsqu’un comportement entre en contradiction avec ses idées ou croyances.

Les effets de la dissonance cognitive sur les individus sont divers mais ils permettent en général de forcer à des ajustements pour réduire la dissonance :

(…) Dans l’objectif de trouver un équilibre interne, l’individu va faire en sorte de réduire la dissonance en ajustant ses cognitions de façon à rendre cohérent les éléments de son univers personnel. Cet ajustement est un processus de rationalisation par lequel une personne ajuste ultérieurement ses pensées pour les rendre consonantes vis-à-vis d’une cognition initiale ou vis-à-vis d’une cognition produite par un acte préparatoire.

Démocratie du lobbying

Tant que les aspirations populaires du plus grand nombre n’allaient pas plus loin que payer ses crédits et se détendre devant des programmes débilitants confirmant que la vulgarité alliée à l’inculture étaient la nouvelle forme de reconnaissance collective, tout allait à peu près bien. L’ennemi politique des structures « progressistes » de gouvernement était bien défini (le parti des Le Pen), tout comme les causes communes à maintenir (ce qui réunit) : l’Europe, le déficit, la compétitivité, la baisse du chômage, la lutte contre le terrorisme. Votez braves gens, votez pour ceux qui vous défendront contre les fléaux sociétaux engendrés par ceux-là mêmes qui les dénoncent.

Jusqu’au jour où celui qui dirige commet impair sur impair, erreur de communication sur erreur de communication et s’entoure de jeunes loups et louves à l’ego hypertrophié, inexpérimentés et surtout baignant dans le jus du « nouveau monde », celui de l’arrogance technologique et d’une compréhension du monde surfaite et artificielle. Macron, son Benalla, ses conseillers en communication trentenaires et ses ministres issus des conseils d’administration ou des services RH des multinationales n’arrivent plus à donner le change. Le président exulte (bien trop souvent), vend au plus offrant — au MEDEF pour faire court — les protections des salariés, déglingue les aides sociales, joue au chef suprême jusqu’à écraser de sa suffisance la plus grande partie de son électorat : les classes moyennes-moyennes qui n’arrivent plus à payer leurs impôts, sans parler du reste.

La majorité absolue au Parlement du parti présidentielle n’aide pas vraiment à cacher le fond du problème politique français : la « démocratie » tant vantée n’est désormais qu’une vitrine pour les lobbyistes de tout poil qui désormais dirigent le pays à leur guise et pour les intérêts de leurs commanditaires. Et quand ça se voit trop… ça se voit trop. Fabriquer des réalités pour faire paravent du réel ne suffit plus : chacun sait et voit ce qu’il se passe. Le roi est nu. Sans fards.

Plus rien ne sera comme avant ?

Il n’y aura pas de réconciliation. Il n’y aura pas de retour en arrière. Les pouvoirs politiques sont aux abois, de tous bords, pour une raison simple : leur jeu a été dévoilé à un point tel que 80% de la population sait et vérifie que la démocratie qu’on leur a tant vendue est une escroquerie. Au point qu’ils voudraient la retrouver telle qu’elle a été définie : le pouvoir du peuple par le peuple. D’où la demande de référendums d’initiative citoyenne (RIC) et autres outils de démocratie participative. Des demandes qui ne peuvent pas être exaucées par les lobbyistes au pouvoir qui verraient alors tout leur programme de démantèlement de « l’Etat providence », des systèmes de solidarité et des acquis fiscaux des ultra-riches jeté aux orties par « le peuple » si ces outils se mettaient en place.

La propagande doit donc continuer : à grands coups d’annonces anxiogènes sur les casseurs des manifestations, de retour à l’ordre, d’annonces pour promouvoir une politique parfaitement écologique, progressiste, équitable, quand les actes vont exactement à l’inverse. Comptes twitter automatisés, informations d’influence en diffusion permanente, systèmes de prédictions et de changements de comportements par le numérique calculés sur des réactions cérébrales étudiés : les entreprises d’influence carburent à fond pour remettre la population sur des rails acceptables au niveau des pouvoirs oligarchiques. Cambridge Analytica et Palantir ne sont pas les seules à travailler les cerveaux pour orienter les masses : des pépites françaises sont en pointe elles aussi et la guerre fait rage sur les réseaux. Au point que certains ne sachent plus à quel saint se vouer ? C’est possible voire probable. De toutes les manières même si l’issue est inconnue, une chose est certaine : ce pays ne sera plus jamais le même. Et en général quand on dit ça c’est que les forces politiques les plus réactionnaires et les plus radicales sont aux portes du pouvoir…