J’ai tenu un kiosque, pendant une vingtaine d’années… (sur le Web)

Non, pas un énième Blog technique, je passe déjà bien trop de temps à le faire ailleurs. Juste un petit billet d’humeur sur l’actualité, et pour expliquer autant que faire se peut combien le Web (et à plus forte raison l’Internet), ne sont pas que des luttes et querelles intestines de “geeks” ou de “libristes”, ou de je ne sais encore quelle “communauté”.

“Censure du Web” (la raison évoquée étant, évidemment, la lutte contre le terrorisme. comme TOUS les textes de loi post-11 septembre, d’un côté ou de l’autre de l’atlantique): mais de quoi s’agit-il ?

  • Partons du principe que l’Internet est une imprimerie
  • Partons du principe que le Web est : l’essentiel des canaux de diffusion de publications (romans, essais, magazines, …), qu’il s’agisse de mon kiosque à journaux, de la FNAC, etc.
  • Partons du principe que votre moteur de recherche préféré est un annuaire “intelligent qui vous suit partout et vous prodigue de bons conseils”.

Les hypothèses de départ étant aussi approximatives, et c’est bien volontaire, vous comprendrez j’espère que j’évoque ici l’esprit plus que la lettre (et pour les trolls de 12 ans qui veulent parler de technique, je vous invite à me contacter sur les réseaux sociaux, ou pas).

Ce qu’il se passe aujourd’hui sur l’Internet, et en particulier sur le Web, est proprement aberrant, et j’ose espérer que si la moitié de ce qui s’y passe était connu du plus grand nombre, on aurait eu droit à une petite révolution depuis un bon moment. Mais il m’arrive d’en douter un peu plus chaque jour…

Bien. À l’heure donc du tout numérique, l’essentiel de la population mondiale partage, écrit, diffuse et consulte les contenus des autres sur cette immense toile imaginée par Tim Berners Lee. Le principe de fonctionnement est relativement simple: si vous venez dans mon kiosque à journaux du coin de la rue et que vous y cherchez le dernier bouquin à la mode, je peux éventuellement vous recommander la librairie de la rue voisine, en vous en donnant le lien (l’URL, bref, son adresse) pour vous y rendre.

A l’inverse, si vous souhaitez acheter le dernier numéro du magazine en date, le libraire du coin vous indiquera peut-être l’emplacement de mon kiosque. C’est aussi un peu ce que font les twittos bienveillants les uns envers les autres quand ils balancent un hashtag #FF : pour vous recommander telle ou telle personne, et alors que tout le monde s’étripe ouvertement à la querelle intestine ou dopé à l’influence ou à l’égo, il y en a encore une “pincée” qui tente de rester cohérent depuis une vingtaine d’années (et pourtant, j’ai été le premier à être en désaccord profond sur les moyens, autant que sur les intentions… mais je digresse encore).

L’essentiel des “savoirs” de l’humanité y sont pratiquement tous disponibles ou consignés (ou l’étaient…). Et qui de mieux placé que le libraire ésotérique du coin pour vous parler du dernier recueil qui traite de la poudre de jouvence ?

Les “points de diffusion” se référencent donc ainsi, avec des “liens” des uns vers les autres. Ils tissent “la toile” qui les relie les uns aux autres.

Votre moteur de recherche préféré n’est autre qu’un démarcheur qui vient proposer ses contenus dans tel ou tel point de vente, et vous propose une “visite guidée” du Web, après avoir arpenté telle ou telle librairie, référencé tel ou tel ouvrage à vous “proposer”.

Tout ce petit monde ayant naturellement accès à l’ensemble des ouvrages qu’il souhaite : qu’il s’agisse d’un magazine de mode, de porno, d’un ouvrage politiquement décrié, d’un essai d’un anonyme quelconque, d’une publication scientifique, de presse quotidienne / hebdomadaire quelle que soit son orientation politique ou sa ligne éditoriale bref, à condition d’aller au bon endroit, vous y avez accès.

Ce qui vient d’être validé cette semaine par le Gouvernement, et conforté par le Parlement européen, c’est ça :

  • Vous n’avez le droit de publier que ce qu’on vous autorise à publier (les régulateurs étant en l’occurrence des flics)
  • Si vous diffusez un manuscrit que nous n’avons pas validé, vous porterez et endosserez la responsabilité pénale de l’auteur
  • Seuls les points de vente désignés ont le droit de référencer leurs pairs

En parallèle de cette censure tout à fait assumée, digne de n’importe quel régime fasciste, dites vous que seuls la FNAC et Decitre (par exemple) seront “autorisés” par les états membres, puisqu’ils seront les seuls “licitement” autorisés à le faire : diffuser de la connaissance et du savoir (sous réserve de son contenu sus-validé).

États-membres pseudo-souverains qui auront pris soin de vous vendre du RGPD avoir avoir positionné des cookies de Patriot et Cloud Act, au passage, et autres raccourcis d’URL à la con (cc les fans de la cyber-nation, tous réservistes, voire miliciens).

Enfin, sachez en outre que votre moteur de recherche préféré, qui serait un petit “guide du routard numérique qui vous accompagnerait partout” — ne fait ni plus ni moins que de tracer l’ensemble de vos trajets, les livres que vous demandez, ceux que vous lisez, la chronologie de vos lectures, les endroits où vous retrouvez vos amis, ceux où vous sortez, de qui est composé votre foyer, quelles sont vos habitudes de consommation (y compris hors “lectures”), votre orientation sexuelle, votre confession religieuse, vos affinités politiques…

De quoi se régaler pour tout régime autoritaire, qu’il soit d’un extrême politique ou d’un autre, mais qu’il soit avant tout : capitaliste. Que rêver de mieux que de restreindre votre accès à la culture, l’histoire, la science, la philosophie, l’humour, la pensée libre : que de choisir minutieusement les ouvrages auxquels vous aurez DROIT d’accès ou de consultation, les POINTS par lesquels vous passerez après vous en avoir jalonné l’itinéraire ?

Vous n’aviez rien à cacher, vous disiez ? Maintenant vous n’avez même plus de quoi vous en assurer en consultant quelques avis affûtés ou divergents sur le sujet, vous vous contenterez donc de ce qu’on vous aura prémâché comme contenu. Si par ailleurs il vous venait d’avoir la folle idée de publier une humeur, une critique, une opinion, sachez désormais qu’elle devra passer par la case “validation policière” au préalable, et que si malgré ça vous trouvez encore des lieux pour proposer votre récit, les établissements encourent la responsabilité pénale de vos propos.

Bonne chance pour vous faire diffuser.

A bon entendeur,