Comment passer d’un gouvernement à un régime…

Il y a encore quelques intellectuels qui réfléchissent et expriment des analyses pointues sur la société. Des analyses fondées sur une connaissance historique, sociologique, économique et politique fortes. Emmanuel Todd et Juan Branco sont de ceux-là. Sûrement parmi les derniers. A les écouter, à les lire, il se passe quelque chose de très particulier en France depuis la dernière élection présidentielle. Une modification substantielle de gouvernance. Un changement politique grave important qui ne se nomme pas. Celui d’un basculement d’une forme connue de gouvernance vers une autre. Mais comment cela se produit-il, et avec quelles conséquences ?

Le discours et la méthode

Il semble que la plupart de nos concitoyens ont saisi le fonctionnement de la communication politique appliquée par le président Emmanuel Macron : des discours officiels le plus souvent positifs, fédérateurs et « progressistes », puis des petites phrases assassines, reflétant une pensée opposée à celle de l’homme des discours, et enfin une méthode parfaitement dichotomique avec les annonces : violente, aveugle, réactionnaire, montant des catégories les unes contres autres, créant la division.

Ce type de procédés, celui de la douche écossaise, du management par l’injonction contradictoire, du clivage et de la pression sociale et psychologique, est connu. Il est le propre des pervers narcissiques. Emmanuel Macron est un pervers narcissique et au final en réalité, un psychopathe : nul besoin de s’étendre sur le sujet, celui-ci a été très bien expliqué par ce médecin psychiatre et psychothérapeute italien. Et cette pathologie au plus haut niveau de l’État a des conséquences, bien entendu. L’une d’entre elles est l’impossibilité pour le président de répondre politiquement [et normalement] à une contestation sociale populaire ayant pris — de façon visible — la forme des Gilets jaunes — et moins visible — celles du monde du soin hospitalier, de l’éducation nationale et encore d’autres secteurs socio-professionnels. Ce sont quasiment toutes les couches [les moins favorisées] qui « n’en peuvent plus » [de la politique pratiquée par E. Macron] et l’expriment. 80% de la population, au bas mot puisqu’une majorité de retraités ou de lycéens sont aussi en souffrance face au « système » qui s’accentue depuis 2 ans contre le bien-être de la majorité.

Gouvernement et régime ?

La différence entre un État et un régime est subtile. C’est une catégorisation sémantique. N’importe quelle « république démocratique » africaine est taxée de « régime » sans que la terminologie de « gouvernement » ne soit jamais utilisée : le régime Kabila, le régime Bongo, pour les plus célèbres. Cette catégorisation est due à un élément central différenciateur des démocraties représentatives « réelles » des autres, celles qui les copient mais sont en réalité des régimes d’un seul homme — le plus souvent — ou d’une seule caste, oligarchique : les institutions politique sont des façades qui malgré leur opposition [supposée et instaurée] au régime en place n’ont jamais gain de cause. Une sorte de leurre institutionnel.

Des élections ont lieu, des parlementaires sont élus, un gouvernement est constitué et un président de la République chapeaute l’ensemble. Malgré la présence d’un Premier ministre, censé diriger le gouvernement, ce président est en fait la clef centrale du régime : il dicte, les autres s’exécutent. Un régime est donc un système politique électif privatif qui organise la société sans que celle-ci n’ait son mot à dire. Les membres du gouvernements sont des caciques du pouvoir, les parlementaires de la majorité présidentielle des godillots, et l’opposition, des faire-valoir sans pouvoir, plus ou moins manipulés et surtout très pratiques [et indispensables] pour camoufler la suprématie du pouvoir présidentiel en place… et celle de sa « clique ».

La France : un régime macronien ?

Un régime a son propre agenda. La démocratie ne l’intéresse que pour une seule chose : prendre le pouvoir par les urnes puis le conserver pour accomplir les missions qu’il s’est lui-même données d’accomplir [pour ses propres intérêts et ceux de ses soutiens]. Les concepts de « bien public », de gouvernance avec les corps intermédiaires, de prise en compte des aspirations populaires, de représentation réelle de la majorité du peuple, lui sont étrangers. C’est à ça que l’on reconnaît un régime d’une démocratie représentative saine et « normale ».

La France est dirigée par un homme qui a un agenda. Un projet. Un homme qui ne croit qu’en une seule parole, vision, vérité, issue, changement, politique : les siens. L’affaire Benalla a éclairé de façon très crue la pratique du pouvoir d’Emmanuel Macron : celui des régimes, justement. De leur police secrète, des passe-droits pour les caciques du pouvoir, de la cooptation poussée dans ses extrémités, de la violence physique d’État couverte par la fonction suprême. De l’injustice instaurée en norme.

Le chef du régime est proche des plus démunis, prêt à enfiler un blouson et participer à des actions humanitaires en plein Paris. « En même temps », les aides sociales coûtent un « pognon de dingue ».

La séquence des Gilets jaunes — toujours en cours — est bien entendu l’acmé de la nouvelle pratique politique française qui consacre le principe d’un régime politique en place tuant le concept de… gouvernement français et de parlement français. Discours du président, annonces présidentielles, répression de la contestation adoubée par la présidence, interdictions de manifester poussées et confirmées par la présidence, criminalisation des mouvements sociaux de la présidence, écartement des instances syndicales par le président, et règlement factice du conflit grâce à la création présidentielle d’un débat national entièrement incarné par… le président, « l’homme fort du régime » : Emmanuel Macron.

Et la démocratie ?

Il n’y a aucune inquiétude à avoir pour la démocratie (braves gens, amis journalistes) puisque le régime macronien en est un ardent défenseur, mais aussi un ardent pourfendeur de « tous les extrêmes », censés ne pas être démocratiques, eux.

Pour un régime tel que le régime Macron, la démocratie est un concept de communication, parfaitement représenté par le chef [du régime] lui-même qui offre son corps [aux médias télévisés] et ses mots à la foule des représentants du peuple durant plus de deux mois dans des monologues débats de plusieurs heures, retransmis sur les « chaînes tout-info ». Le peuple peut ensuite cliquer sur des choix multiples en ligne pour choisir la destinée du pays en décidant s’il faut « moins d’impôts ou moins de services publics ». Les élections européennes arrivent, pleines de promesses démocratiques faites de choix éclairés des citoyens qui pourront ensuite remettre leur destin [continental] entre les mains d’élus tous plus acquis à la cause du bien commun les uns que les autres…

La démocratie est donc parfaitement compatible avec un changement de gouvernance politique en France. C’est un régime qui est en place, certes, mais démocratique : il y a toujours des élections et les citoyens ont le droit de débattre par Internet ou écrire des doléances dans leurs mairies. Les citoyens n’ont par contre plus vraiment le droit de participer à certains mouvements sociaux que le régime réprouve, au risque de se voir placés en garde vue ou même condamnés, avec ou sans violences commises en manifestation. Sur Internet, de la même manière, il n’est plus vraiment toléré d’appeler à participer à des manifestations ou critiquer de façon trop emportée le régime, sous peine de passage de la police à son domicile, ou en justice accélérée. Ni de relayer des informations non vérifiées par les organes de presse accrédités par l’État idoines. Quant à sa vie privée, disons que participer activement à un mouvement social risque de forcer le régime à vous mettre sous écoute. Mais tout ça est fait dans les règles du droit. C’est donc démocratique. Dans un régime démocratique.

Pour finir, le bouquin de Juan Branco « Contre Macron », malgré sa langue très empesée, est fascinant de « puissance révélatrice » : il faut le lire.

Une phrase à retenir de ce jeune homme, très au fait du système politique et économique français : « Ils ne sont pas corrompus, ils sont la corruption« .