« Totalitaires »

Emmanuel

Il regardait les jardins de l’Élysée comme on regarde un produit dans un rayon d’enseigne de luxe. Tout était parfaitement organisé. Pas un seul brin d’herbe ne dépassait d’un autre. Les arbres semblaient sculptés pour lui offrir leur plus beau profil. La nature dominée par l’Homme lui offrait une intense satisfaction, c’était une sensation apaisante, rassurante, qu’il plébiscitait dès que possible. L’ordre naturel des choses opposé au chaos humain. Le chaos : celui de la société qu’il dirigeait. Cette France des ronds-points et des supermarchés, des imbéciles illettrés, sans ambitions, qui se reproduisaient génération après génération avec la même détermination aveugle.

Il détourna son regard de la fenêtre et embrassa du regard la grande pièce qui lui servait de bureau : de l’ordre, encore. De l’élégance. De l’Histoire. Tout l’opposé des intérieurs lugubres des foyers français qu’il imaginait, avec ses canapés Ikea et ses étagères bon marché. Les maisonnettes identiques alignées les unes à côté des autres, leurs petites pelouses minuscules et la voiture diesel d’occasion garée devant. Il chassa de son esprit la vision dégoûtante et se recentra sur son sujet de prédilection : lui-même. Qu’est-ce qui pouvait encore lui manquer, l’arrêter dans sa fulgurante ascension vers le pouvoir ? Qui était en mesure de lui tenir tête ? Il avait répondu la veille au soir, pendant plus de 8 heures, à 64 des plus grands esprits que comptait le pays des lumières : économistes, sociologues, historiens, philosophes et même un prix Nobel !

Un sourire de côté vint conclure cette dernière pensée. On avait voulu le mettre à terre, faire de lui un faible, un dirigeant apeuré par la violence, une sorte de technocrate chétif incapable de prendre la mesure de la contestation sociale et qui se cachait derrière des mesurettes budgétaires pour calmer les foules. Il avait su retourner la situation à son avantage de manière brillante, il le savait : le Grand débat était une trouvaille géniale, un coup de maître qu’aucun dirigeant de la planète n’avait jamais osé mettre en place. Les imbéciles incultes les plus désœuvrés s’étaient pris d’intérêt pour cette nouvelle forme de dialogue démocratique, étaient venus en nombre pour tenter de faire passer leurs doléances ridicules récupérées sur les sites Internet des pitoyables penseurs amateurs qui y pullulaient.

Tout ça finira aux oubliettes mais personne ne pourra lui reprocher de ne pas avoir « donné la parole ». Et surtout : les médias avaient applaudi à l’initiative, avaient soutenu la démarche — qui au lieu d’opposer les uns aux autres — était venue offrir un « dialogue constructif ». Le sien surtout. Il avait adoré faire ses one man show devant les maires et des poignées de retraités ou de chômeurs, il s’était même vu les appeler « les enfants ». Personne n’avait moufté, ils étaient comme fascinés par sa capacité réthorique. Du grand art, il le savait. Tout le monde le savait. Maintenant il lui fallait passer à la vitesse supérieure. Mettre en œuvre son projet, aidé des idiots du gouvernement qui le craignaient comme la peste et savaient toujours le suivre quand il le demandait.

Christophe

C’était vraiment la merde. Une super grosse merde. Il reprit un shot de vodka et se concentra sur les sensations procurées par le mouvement régulier qu’imprimait la fille agenouillée devant lui. Même ça, il n’arrivait plus à l’apprécier. C’était dingue quand même. Il fallait qu’il les baise tous, pour qu’ils comprennent qui est le chef. Tous ces apprentis émeutiers, ces salopards de Gilets jaunes devaient payer le prix cher, pour qu’ils n’aient plus envie d’y revenir. Son poste était dans la balance, sa survie dans le gouvernement et la suite en dépendaient. Il avait pourtant bien expliqué qu’il fallait les casser, et tant pis pour les mutilés ! Sauf que ça n’avait pas marché. La stratégie du « laisser-casser » improvisée au dernier moment aurait dû fonctionner pour l’acte 18, et elle fonctionnait pas mal en plus depuis deux jours, mais cette histoire à la con de soirée filmée au restaurant une semaine auparavant avait occulté son passage sur l’antenne de radio publique. Tout le monde avait ça en tête. « Même cette pute » se dit-il en baissant le regard pour regarder la jeune secrétaire de la Place Beauvau continuer à s’affairer.

Edouard

Réfléchir aux enjeux politiques et économiques, trouver des stratégies pour faire passer le message du jeunot, continuer à réformer comme ils leur avaient promis de le faire. Voilà ce qui l’occupait jour et nuit. Il posa les pieds sur sur le bureau, ses longue et étroites chaussures en cuir de marque Mephisto scintillaient sous l’éclairage vif du lustre Napoléon.

Normalement, tout devrait rentrer dans l’ordre, parce qu’ils avaient une majorité écrasante au Parlement. Et que le jeunot était très fort pour enfumer tout le monde. Et puis il avait des sacrés soutiens, le jeunot. « Encore 3 ans à tenir et ensuite je suis définitivement tranquille. Il me l’a dit, me l’a promis. On a des places réservées dans les meilleurs Conseils d’administration, ils nous ont déjà tout préparé : tapis rouge, champagne et caviar. » Il se renversa en arrière dans le fauteuil de cuir aux accoudoirs rembourrés qui lui donnait la sensation d’être à sa place. Oui, à sa place. Il savait que c’était important de tenir son rôle de chef de gouvernement, même si le rôle était un peu fictif et que ça se voyait parfois.

Ce que la population ne comprenait pas, il avait pour mission, non pas de lui expliquer, mais de le démontrer : le système que critiquaient les Français moyens était celui qui les protégeait tous de la chienlit. De l’effondrement. Il savait que la chute de la civilisation industrielle était proche, avait même débuté et ça le préoccupait. Il fallait la faire tenir par tous les moyens cette civilisation, ça aussi il le savait. A tout prix, pour éviter que la guerre civile ne vienne remplacer la ronde des camions de livraison des supermarchés, du remplissage des distributeurs de billets et des chantiers de zone commerciale. Il fallait polluer parce que sans pollution, pas de croissance économique, et sans croissance économique c’était la garantie d’être bouffé tout crû. Par les Chinois, les Américains et qui voudrait.

Compétitifs. Il fallait rester compétitifs, et ces histoires de libertés ne pouvaient pas venir casser cette règle de la compétitivité. Ils ne comprenaient pas ça, les imbéciles. Réduire les coûts de l’Etat pour satisfaire les marchés qui prêtaient à des taux encore fantastiquement bas était bien plus important que laisser quelques dizaines d’illuminés venir casser les Champs Elysées. Les manifestations n’étaient de toute manière qu’une mascarade inventée au XIXème siècle pour permettre au pouvoir politique de ne pas se prendre une nouvelle révolution en pleine face. Et finir sur un échafaud. Mais en 2019, les manifestations n’étaient plus nécessaires, parce que tout était sous contrôle : caméras, Internet, téléphonie, ils pouvaient tout savoir en temps réel ou presque, ce qui leur permettait — s’ils le voulaient — de se débarrasser des éléments les plus irréductibles, de serrer les réfractaires. A quoi bon les laisser encore espérer changer la donne avec leurs pitoyables combats de rue contre les agents de l’État ? Et puis il n’y avait plus d’échafauds, de toute façon…

Il fallait passer à un nouveau régime Au propre comme au figuré. Interdire les manifestations n’était pas suffisant. Marquer les manifestants qui débordent avec de l’eau colorée indélébile et irritante était en discussion. Pouvoir faire des arrestations préventives à partir des réseaux de caméras équipés de reconnaissance faciale comme un amendement de la « loi anti-casseurs » l’avait proposé. Pareil pour Internet : passer en justice les agitateurs des réseaux sociaux. Verrouiller le système pour tous ceux qui le contestent, parce que sinon l’effondrement surviendrait plus tôt que prévu.

Il saisit son smartphone et appuya sur le numéro du jeunot. Il fallait qu’ils discutent plus avant de tout ça…