De la collusion médiatique avec le pouvoir

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, une chose est certaine : nous ne reviendrons pas en arrière sur certains aspects fondamentaux de la vie démocratique française. L’un d’eux est celui de la confiance envers les grands médias de radio et télévision. Au delà du dernier sondage IFOP déclaré « alarmant » par l’équipe de la matinale de France Inter — pour la défiance envers les politiques — c’est le rôle et la qualité du métier de journaliste qui est définitivement marqué au fer rouge. Un fer rouge qui n’est pas fabriqué et alimenté par une hargne populaire aveugle circulant sans raison objective sur les réseaux sociaux, mais par la collusion sans nuances et décomplexée des journalistes des grands médias avec le pouvoir en place, qui — pour plagier leurs méthodes — devrait être nommé le « régime » français.

Inquiétude du journaliste… sur la protection de ses intérêts

A 7h50, ce vendredi 11 janvier 2019, à la veille de l’acte 9 des Gilets jaunes, Ali Baddou, journaliste de son état, invite le directeur général de la police nationale, Eric Morvand à venir s’exprimer sur l’antenne de France Inter. Pourquoi pas ? Il y a de nombreuses questions préoccupantes et d’actualité au sujet de l’action des forces de police face aux manifestations. Plusieurs morts parmi les manifestants et surtout plus d’une douzaine de personnes mutilées et des centaines maltraitées, humiliées, frappées, incarcérées dans des conditions qu’une démocratie telle que la française est censée dénoncer. Pas inciter. Et que fait donc notre « journaliste d’Etat » ? Il prend des nouvelles des troupes. 

« Alors, ils ne sont pas trop fatigués vos p’tits gars ? Vous arrivez à tenir bon ? Pas trop démoralisés ? » Baddou semble interroger un général d’armée qui revient du front. Le laisse s’étaler dans une complainte — toute en retenue, c’est presque émouvant— et exerce une forme d’empathie avec le représentant des troupes de « soldats de la République »  que semblent être devenues les compagnies républicaines de sécurité. Il y a quelque chose de surréaliste qui se déroule durant cette interview que Baddou n’a pas l’air de réaliser, et cette chose à un nom : la collusion. 

Le journaliste parle à un pair, quelqu’un qui représente un ordre duquel il fait partie lui-même. Le journaliste interroge avec inquiétude quelqu’un qui travaille à le protéger (du peuple furieux dont il ne se sent pas faire partie ?), qui est là pour maintenir un ordre des choses auquel Baddou tient beaucoup, et ça se sent. L’interview avance, toujours sur le registre de la compassion du journaliste envers ces forces de l’ordre dépassées et épuisées, à l’incitation de l’expression de la difficulté vécue par son invité qui ne se prive pas pour en faire des paquets — qui pourrait le lui reprocher ? Puis arrive une question plus gênante du journaliste, qui d’un seul coup « réincarne » le sujet, puisque jusque là aucune allusion n’a été effectuée sur le fait qu’en face « des troupes épuisées de CRS », ce sont des gens qui manifestent leur désarroi, viennent exercer leur droit — profondément  démocratique — à manifester : les manifestants blessés par les flash-balls. Et seulement ça. 

Pourquoi ne peuvent-ils pas poser les bonnes questions ?

Du bout des lèvres, Ali Baddou demande donc, une minute avant la fin de l’entretien, s’il n’y aurait pas un petit problème avec l’utilisation des flash-ball par les forces de l’ordre à l’encontre des manifestants, sachant qu’il y a déjà des gens blessés, voire mutilés ? L’invité va très vite — et très bien — balayer toutes les inquiétudes du journaliste, qui jamais ne le reprendra ou tentera d’invalider ses thèses plus ou moins contradictoires. « Ce ne sont pas des flash-balls », indique notre représentant des CRS. Un moyen de décrédibiliser le journaliste en lui faisant savoir qu’il n’y connaît rien. « Ce sont des lanceurs de balles en caoutchouc », nous rassure-t-il. Et là, c’est une séquence journalistique surréaliste qui se déroule, au point de définitivement décrédibiliser la profession dans son ensemble. Ou au moins ceux qui ont pignon sur rue et empochent les meilleurs salaires du PAF : les fameux lanceurs « sont nettement moins dangereux que les anciens flash-balls » explique notre chef des CRS, « ils sont plus précis, ils ont un viseur », et puis utiliser ces  types d’armes est tout à fait normal face à des « émeutiers », et les forces de l’ordre, « face à une foule mouvante ne peuvent pas non plus toujours savoir où leur projectile va arriver ». 

Deux choses sont à noter, que jamais Baddou le journaliste d’Etat ne soulèvera : les nouveaux matériels censés remplacer les ancien flash-balls sont toujours des flash-balls. Ils sont simplement une nouvelle génération de flash-balls bien plus puissante donc plus dangereuse, et s’ils sont équipés de viseurs, ils devraient justement éviter de blesser les manifestants au visage. La question de la visée au niveau de la tête n’est donc pas franchement abordée par Badiou, qui laisse l’explication absolument grotesque et contradictoire de son invité en l’état. Si les viseurs sont si précis, pourquoi donc les CRS mutileraient-ils donc autant ? 

Aucun détail n’est donné par le journaliste sur les personnes blessées, qui ont perdu un œil ou une main pour une partie d’entre elles. « Des personnes blessées, voire mutilées » n’est pas une information, Ali Baddou. « Des personnes ont perdu une main, ou un œil » serait mieux. Ou encore : « Il y a précisément X personnes qui ont perdu l’usage de leur main et X personne l’usage d’un œil avec l’utilisation des balles en caoutchouc et des grenades de désencerclement  par les forces de l’ordre. Qu’en pensez-vous ? » Mais non. Les manifestants n’existent pas en tant que personnes réelles dans cette interview. Elles ne sont qu’une entité censée justifier toutes les actions des forces de police et cautionner une violence d’Etat, qui elle, ne peut jamais être remise en cause. Ce qu’a très bien expliqué l’invité de Baddou. Ali Baddou, Ce journaliste qui n’a pas manqué de rappeler « l’événement » de la Porte défoncée au transpalleteur du ministère de Griveau, comme s’il était le plus marquant et le plus choquant. Que valent une douzaine d’yeux et de mains définitivement perdus par des êtres humains face à la « terrifiante vision » d’un élévateur défonçant la porte d’un ministère ? On se le demande…

Mais le plus grave reste quand même l’évitement de la question qui fâche, celle de l’utilisation des grenades de désencerclement. Entre autres.

Baddou, valet du pouvoir et journaliste de salon 

Ce qui ne manque pas de faire frémir avec cet épisode Baddou est que la détestation des journalistes ne peut que s’accentuer parmi la population. Tout ça est très grave : les mêmes journalistes qui dénoncent les régimes autocratiques étrangers mettant en coupe la liberté d’expression et de la presse, se comportent exactement de la même manière que les valets du pouvoir des dits régimes. Occultation de la réalité quand elle met en cause le régime, soutien inconditionnel aux forces de répression du pouvoir politique, invisibilisation des opposants et relais de la propagande gouvernementale sont devenus le quotidien de ces « journalistes de salon défenseurs du régime », dont fait partie Ali Baddou.

Ces journalistes ne pratiquent plus le journalisme, sinon ils seraient forcés de poser les questions que tout un chacun est en droit de se poser : quels sont les ordres donnés aux CRS, pourquoi leur action fait-elle autant de dégâts, les arrestations préventives sont-elles légales, les images d’abus de force, de provocations policières sont-elles acceptables et pourraient-elles être punies par la loi, peut-on accepter que les forces de l’ordre déclenchent les violences face à une foule pacifique ? Le seul pays d’Europe à utiliser des grenades de désencerclement qui arrachent des mains de manifestants est la France : pourquoi ?

L’escalade ne peut que continuer tant que le régime en place continuera de nier les problèmes, empêchera les citoyens de manifester dans des conditions normales, et inversera les réalités : le droit est du côté des manifestants (Amnesty indique très clairement qu’une manifestation ne peut pas être interdite ou considérée comme illégale si elle n’est pas déclarée en préfecture), la violence est provoquée et déclenchée en premier lieu par l’Etat, la démocratie est du côté de ceux qui en demandent plus, pas du côté de ceux qui veulent la limiter et la détourner à leur unique profit. Et si les journalistes, censés retranscrire la réalité et poser les questions dérangeantes  — refusent de le faire pour protéger un pouvoir politique parce qu’il leur est favorable — continuent de jouer ce jeu pervers au mépris de la déontologie la plus élémentaire, alors il est probable que le retour en arrière ne soit plus possible. Avec pour conséquence principale l’abandon de ce qui fait une démocratie, la confiance, remplacée par une défiance généralisée menant au conflit. Sans nuances et sans issue…

Les Baddou & co pourront alors venir se plaindre du chaos et aller se cacher loin de la foule en colère : ils l’auront bien mérité, puisqu’ils en seront entièrement responsables.