Jusqu’à quel point peut-on distraire une population pour l’obliger à cautionner des politiques pré-établies ?

La question de la distraction est essentielle si l’on veut comprendre le fonctionnement des sociétés industrielles. Aujourd’hui, le mouvement de contestation des Gilets Jaunes est un moment particulièrement intéressant pour éclairer cet aspect essentiel de la servitude volontaire des habitants de ce type de sociétés. Une servitude indispensable au maintien du système capitaliste néolibéral comme modèle politique et économique. Le néolibéralisme n’étant pas une « invention gauchiste », mais parfaitement défini comme modèle politique et s’activant depuis pas loin de trois décennies. C’est un projet. Mondial.

Quel est le projet exactement ?

Dans une société du spectacle et de la consommation — ce qu’est la société française — la démocratie n’est rien d’autre qu’une démocratie d’opinion : le peuple ne dirige rien, n’est jamais impliqué dans les décisions politiques, mais il peut « donner son avis ». Cet avis reste bien entendu encadré par des instituts de sondage la plupart du temps et n’oblige en rien les dirigeants élus durant leur mandat ou une fois tous les 5 ans à en tenir compte. Le but avéré des dirigeants de ce type de société est de faire perdurer un système de type ploutocratique et/ou oligarchique : les puissances financières et de production économique de haut niveau utilisent la force de travail des populations pour générer le maximum de profits tout en évitant elles-mêmes de contribuer en taxes et impôts. Ce sont les petites structures économiques et les contribuables qui financent au maximum le budget public de l’Etat, ce qui est bien entendu le plus souvent insuffisant. Surtout quand les dépenses de l’Etat sont souvent absurdes — faites de cadeaux fiscaux massifs aux mêmes puissances financières et économiques — et très mal gérées dans l’ensemble.

Les dirigeants appellent alors le plus souvent la population à s’inquiéter des trop grandes dépenses publiques (évitent de parler des manques de recettes) et lui demandent de « faire des efforts », tout en la culpabilisant sur la dette que leurs enfants « devront payer ». Faire comprendre à la population qu’elle peut continuer à se distraire mais laisser une élite prendre les décisions tout en expliquant que les contribuables ne font pas assez d’efforts est essentiel pour maintenir le modèle en place : c’est un éternel recommencement qui oblige en permanence à répéter les mêmes fondamentaux : distraction, culpabilisation, efforts, distraction et inéluctabilité des décisions politiques.

La démocratie d’opinion, du spectacle et de la consommation n’a qu’un seul projet et il a réussi — particulièrement  depuis 20 ans : distraire les citoyens afin qu’ils produisent et consomment tout en culpabilisant. Il n’y a aucun autre projet et les différents dirigeants politiques qui se sont succédés n’offrent rien d’autre que celui-ci. Malgré tout, il semble aujourd’hui qu’une part importante de la population ne s’en contente plus. Mais pourquoi donc ?

Biais cognitifs et lavage de cerveaux

Pour parvenir à convaincre une population de n’avoir comme projet que celui de consommer, de s’endetter, se distraire devant des programmes bas de gamme, travailler et financer la puissance publique tout en réduisant en permanence les services que celle-ci devrait offrir, la meilleure solution est de laver les cerveaux en utilisant des biais cognitifs. Ce qui est fait depuis 20 ans massivement via les médias de masse. Le principe est simple, efficace, sans nuances mais parfaitement rodé : enfermer les citoyens-spectateurs dans un spectacle de type douche écossaise à vocation commerciale et culpabilisante.

Les programmes des chaînes de télévision sont tous basés sur le même modèle : vendre des produits et services via des publicités calibrées par des spécialistes en neuropsychologie et neurocognition pour utiliser les biais cognitifs du cerveau humain afin de l’inciter à acheter les dits produits ou services. Puis, le média distrait avec des jeux où l’argent et la consommation en sont le cœur, enfin il matraque des discours politiques et économiques anxiogènes et inquiétants. La seule vocation des médias de masse télévisuels est celle du TINA : There Is No Alternative. Consommer (publicités), envier (jeux d’argent), mépriser et/ou s’identifier (téléréalités), s’inquiéter et assimiler (discours politiques anxiogènes sur la dette et la crise économique permanente ne pouvant se résoudre qu’avec les réformes libérales appliquées depuis 20 ans).

Cet ensemble de procédés [plus ou moins inconscients] de la part de ceux qui les activent dans les médias de masse a permis de faire voter sagement depuis 20 ans plus de 40 millions de Français tous les 5 ans qui sont retournés dans leurs canapés savoir ce qu’ils achèteront chaque mois et se faire une idée de la gravité de la situation de leur pays, l’un des plus riches au monde, mais qui pourtant leur semble toujours au bord du gouffre…

A un moment, c’est trop gros ?

Toute la capacité de ce « système » (médiatico-politique) à maintenir les cerveaux dans un état de dichotomie mentale et faire que leurs détenteurs continuent à se tenir sagement à disposition de ceux qui leur expliquent leur propre réalité et leurs demandes — toujours basées sur le consentement — repose sur un dosage à respecter. La distraction et l’incitation à consommer doivent remplir les cerveaux suffisamment, les discours anxiogènes et la description du gouffre économique aussi, mais dans une certaine mesure. Comme le pervers narcissique fait subir à sa victime une alternance de violences et de reproches puis de promesses d’amour et de profond attachement, le « système » médiatique et politique a besoin d’équilibrer ces alternances pour laisser la population dans un état émotionnel qui la force à rester passive et accepter. Se soumettre. Il est probable que cet équilibre jusque là bien respecté ne l’ait plus été, par la faute de plusieurs facteurs, dont celui du « premier acteur » de la société du spectacle : le président de la République. Emmanuel Macron.

Pour conserver une population dans cet état de plaisir, d’envie, de crainte, d’angoisse et de culpabilité, celui qui a été plébiscité — durant le seul moment où cette population a l’impression d’avoir un pouvoir d’agir, de ne plus être parfaitement passive — doit nécessairement ne pas trop pousser certains curseurs que les médias entretiennent. Particulièrement celui de la crainte, de l’angoisse et de la culpabilité. Il faut donner un minimum de gages pour maintenir le projet de consommation à sa population lorsque l’on dirige un pays comme la France, et ne surtout pas laisser entendre que vous seriez en train de le détruire ce projet, en donnant par exemple un maximum de recettes fiscales à ceux qui n’en ont pas besoin : les super riches. Une autre constante dans la présidence française est celle de ne pas se substituer aux acteurs médiatiques spécialisés dans la diffusion de dopamine/adrénaline : ils sont experts dans ce domaine, les citoyens y sont habitués, n’y font même plus attention et le ronron quotidien du spectacle de distraction et martèlement des éléments de langage du libéralisme anxiogène culpabilisant ne peut pas être coupé, parasité par celui qui représente [normalement] leurs intérêts…

C’est pourtant ce qu’a fait Emmanuel Macron depuis le début de son mandat : devenir le spectacle quasi quotidien de sa propre histoire, de sa propre politique… antisociale et décomplexée. Et comme, « en même temps », de nombreuses mauvaises nouvelles sont venues s’amasser au détriment du spectacle de distraction (scandales sanitaires, financiers, politiques) et que le président a voulu devenir le premier animateur de télé de France (le pognon de dingue, venez me chercher, les gangsta en selfie, traverse la rue pour trouver un emploi, etc, etc…) il semble que la machine à décérébrer ne fonctionne plus assez bien. Ou plutôt s’est grippée.

Gilets Jaunes : prise de conscience ou fièvre passagère ?

La circulation d’informations réelles et dénonçant la duplicité des dirigeants du système néolibéral se fait depuis un certain temps sur Internet. Les médias de masse peuvent les relayer, mais sans jamais en faire un événement politique majeur qui devrait obliger à un débat national. Les LuxLeaks, PanamaPapers en sont l’illustration parfaite. Sauf que la population, en s’enfermant sur les réseaux sociaux, a commencé à faire remonter une somme impressionnante d’évidences très gênantes qui jusque là restaient dans le registre du « c’est comme ça », ou du « que comptez-vous faire ? » au sein des médias. Sans compter celles qui n’étaient tout simplement pas traitées. Avec un président qui devient premier animateur télévisuel de France, pratiquant des méthodes de manager de multinationale et traitant les corps institutionnels comme des filiales à ses ordres, avec comme crédo de donner le maximum de dividendes des recettes publiques aux dirigeants de la ploutocratie/oligarchie (les patrons des multinationales, des grands groupes, des opérateurs de la finance internationale et les contribuables millionnaires souvent rentiers) quelque chose s’est cassé au niveau du story telling médiatique.

Une prise de conscience s’est-elle effectuée dans la population jusque là hypnotisée devant TF1, BFMTV, LCI et autres chaînes de France télévision ? La distraction entretenue est-elle devenue insuffisante au prorata des annonces politiques d’inéluctabilité et de culpabilisation ? C’est fort probable. Le tout se jouant avec un partage informatif sur Facebook qui met au jour les réalités savamment camouflées par les décideurs et les médias depuis des lustres : l’argent public ne manque pas, il est simplement non collecté auprès des structures privées prédatrices néolibérales, voire lui est offert. Cette injustice est donc visible et désormais comprise par une grande partie de la population. Ce qui a créé une fièvre. Va-t-elle retomber ou peut-elle trouver une issue politique et médiatique ? Personne ne peut encore le dire. Mais ce qui est certain c’est que la population devrait se questionner sur sa capacité à obtenir plus de justice sociale et fiscale en continuant de se laisser distraire par les médias de masse…