Hold-up planétaire: 20 ans déjà

Il y a pile 20 ans, paraissait un livre intitulé « Le hold-up planétaire, la face cachée de Microsoft ». Le brillant Roberto Di Cosmo, accompagné de Dominique Nora, y abordait l’hégémonie du géant américain « M » de GAFAM, et soulevait de profondes questions de société sous-jacentes. Il alertait déjà sur les dérives potentielles d’une boulimie de données, orchestrée par un acteur géant du monde de la micro-informatique mondiale.

Les questions relatives au traitement des données, à la la contrainte de formats ou la normalisation des dites données, par une entité toute puissante y étaient décrits avec lucidité et pertinence.

Ambiance :

Peu de gens étaient connectés à l’époque, et à vrai dire, au-delà de quelques choix de logiciels (un système d’exploitation, un navigateur, et une suite bureautique ou quelques bases de données) les questions « techniques » étaient encore relativement mesurées, et même si l’ouvrage offre déjà une projection bien au delà. Pourtant, les questions éthiques étaient déjà ô combien pertinentes et criantes d’actualité. Elles se sont accrues de manière exponentielle au fil des 20 années écoulées depuis la parution de ce bouquin, qui m’a profondément marqué et m’a conforté sur la vision de l’informatique que je m’étais fabriquée depuis quelques années déjà.

L’ouvrage alerte sur les dérives d’un totalitarisme, ayant fait main basse sur les systèmes de collecte et de traitement de données qui nous accompagnent au quotidien, que nous alimentons en permanence au fil de nos usages privés ou professionnels, au rythme cadencé de nos sociétés de l’information, du divertissement, de la politique, de l’industrie ou de la finance.

Tout le monde, ou presque, est désormais connecté. Un grand merci aux acteurs de l’internet – à grands renforts d’assistants connectés (nos smartphones en premier lieu) – qui ont probablement œuvré pour le meilleur des business, et malheureusement aussi, souvent, pour le pire que nous pouvions redouter en termes d’usages et de choix de société.

Microsoft a perdu de sa position de monopole de l’époque, et a du composer avec les grandes forces en présence, émergées ou renforcées depuis : Google, Amazon, Facebook, Apple, (et autres NATU) pour ne citer que les pires. La collecte massive de données et l’imposition de « ses outils » sont toujours le nerf de la guerre, et les questions de société demeurent, dans le meilleur des cas, ou sont définitivement tranchées, le plus souvent.

« Hold-up planétaire, plus de 20 ans déjà » ou comment le crétinisme alimenté par la dystopie consumériste ont ravagé le monde, les esprits, et la lucidité – et se sont largement développés pour devenir la règle.

Ce monopole de Microsoft de l’époque a donc dû composer avec cette collecte orchestrée « en ligne » et toujours aux mains des plus puissants. Les États se sont d’ailleurs invités aux grandes réjouissances au lieu de faire preuve de vigilance, ne manquant pas de s’assurer un bien meilleur contrôle des populations – renforçant encore un peu plus l’assise de Big Brother – et y vont même de leur système souverain de collecte massive de données de leurs ouailles (gestion des foules, empruntes digitales ou génétiques, le tout sur fond de lutte contre le terrorisme), dénaturant et ravageant un peu plus de démocratie, d’autonomie et de liberté à chaque législation, marché public, lancement de service…

Chaque assistant personnel depuis a été vendu avec un écosystème fermé, mais après tout les services gratuits valent bien l’ignorance de quelques CGUs ou libertés fondamentales ; et chaque projet de service public en ligne améliorera à n’en pas douter la vie de chacun, bien souvent assuré en « sous-gestion » par l’une des grandes corporations en présence.

Les rares luttes ne s’organisent désormais plus en communauté, ou à son petit niveau en faisant acte d’insoumission ou en lisant pareil ouvrage, ou chisissant tel ou tel système ou logiciel, mais sur ces mêmes plates-formes, le tout via son assistant personnel tout puissant ou en parcourant le Web de 2018 (centralisé, contrôlé, analysé, inspecté, surveillé) : la boucle est pour ainsi dire bouclée.

L’ouvrage est toujours d’actualité, il a cruellement manqué de visibilité, et c’est au travers ce petit billet que je tente modestement de lui redonner un petit élan et qui sait, d’éveiller la curiosité de quelques uns. Curiosité qui sera vite assouvie je le crains, car les dés sont jetés dans bien des domaines et les mentalités ne font qu’en renforcer les résultats. Mais pour comprendre, un peu mieux, les enjeux qui ont pu être depuis une vingtaine d’années, les questions qui auraient dû être posées bien plus tôt, ou éveiller quelques consciences bien ternes depuis. Mais je vous en offre tout de même un petit teasing :

Et puis, pour se souvenir qu’en 1998 il y avait peut-être encore la place pour un peu d’optimisme, et constater l’enjambée faite depuis, faisant fît de toute question de contrôle sur sa propre vie, son autonomie, son droit à la déconnexion ou à l’oubli en ligne, le respect de la vie privée, son rapport intime au consumérisme… Les questions d’espionnage industriel ou entre nations, les questions soulevées par la sécurité de tant de données et systèmes exposés et vulnérables.

Les choix de sociétés contrôlées, monopolistiques, globalisées – mais toujours modernes, progressistes et disruptives à souhait – que nous avons confortés depuis et érigées. Ces choix dictés en grande partie par la peur et l’ignorance, la paresse, et à grand renforts de conquêtes de marchés ou populations et autres « services gratuits et tout compris, pour une vie meilleure ».

nb. et effectivement, aussi, à l’aide des neurosciences (captologie et biais cognitifs obligent) – mais je ne souhaitais volontairement pas aborder ces aspects, puisqu’ils se sont tout même développés, imposés, et continuent de rayonner avec notre entier consentement béat et naïf.

Un grand merci aux auteurs, et à ces années partagées de rêves et de luttes que je suis certain de ne pas avoir vécu « seul dans mon coin » ; et même si presque toutes ces utopies ont été usurpées, déformées, instrumentalisées, ou se sont éteintes, depuis.

En espérant ne pas avoir été le seul à m’abreuver de ce bouquin, d’idéaux ou d’espoirs ; chaque jour un peu plus ravagés par la lame de fond de la bêtise, de la dystopie, et des egos des grands penseurs, philosophes, experts omniscients et autres « leaders » des communautés pseudo-rebelles de hackers libristes : sur les réseaux sociaux (à prôner de la décentralisation chez AWS et Azure), évidemment.

A très bientôt pour des nouvelles un peu plus réjouissantes, peut-être…