Effondrement, TINA, gilets jaunes et jeunes débiles des internets : vous n’êtes pas prêt du tout

Ce qui est génial dans notre époque frapadingue, c’est qu’à peu près tout et n’importe quoi peut survenir et être relayé : tout se joue dans la viralité, pas dans la pertinence. Ainsi, une initiative des jeunes « débiles des Internets » a débuté : « Il est encore temps ». Le sous-titre du site est : « Il est encore temps d’agir pour le climat. On vous aide à trouver votre place ! ». Résumé à #OnEstPret

https://ilestencoretemps.fr/

https://onestpret.fr/

Cette campagne de propagande activée par des « youtubers-influenceurs » (pété de thunes pour certains, grâce à leurs millions d’abonnés qui génèrent plein de cash via les régies publicitaires de Google) vise à… sauver le climat ? En protégeant mieux l’environnement ?

Hélène de la chaîne Youtube Edeni proposera de réduire les déchets avec des solutions concrètes, dit la vidéo : « Toujours avoir sur soi une gourde, un sac en tissu et une tasse pliable. Ce n’est pas parce qu’on ne veut pas un gobelet jetable qu’on doit refuser un café. » Face à ce types d’initiatives et de discours, il semble un peu nécessaire de tout reprendre pour remettre une dose de… réalisme et sortir de l’imbécilité généralisée.

L’effondrement est là : pas la peine de raconter n’importe quoi

La civilisation industrielle est arrivée à son apogée : la destruction des écosystème, de la biodiversité, des ressources naturelles est désormais au stade ultime et ça commence à se voir méchamment. L’effondrement global en cours a été modélisé il y a plus de 40 ans, prédisant son apparition autour des années 2020-2030. Nous y sommes bientôt. Ce choix de civilisation a été acté au début des années 80 avec la fameuse antienne de Margareth Thatcher, sur l’impossibilité politique et économique — selon elle — de choix autres que ceux du libéralisme et de la financiarisation économique. « There Is No Alternative ». Les écologistes de la première heure, anti-nucléaires, décroissants, ont été balayés d’un revers de main et les foules de consommateurs avides de nouvelles sensations et de nouveaux objets se sont rués dans le grand supermarché planétaire.

J’ai souvenir des touristes de toutes origines qui se pointaient l’été dans la rivière près de laquelle je vivais (dans une maison en bois auto-construite, avec des panneaux solaires de récupération et alimentée à l’eau de source) dans les années 90 : il fallait ramasser  en permanence les saloperies en plastique qu’ils laissaient sur place. On ne le faisait pas par « écologisme », mais parce que c’était notre lieu de vie et que l’on savait que si on laissait toutes leurs merdes dans la rivière ou sur les berges, nous allions avoir des problèmes, tout comme les animaux qui y vivaient. Et les problèmes, ça devient vite une galère quotidienne de vie, pour tout le monde.

Si je raconte cette histoire c’est parce que 25 ans plus tard, après un gros chantier débuté en 2012 et terminé en 2015, je vis dans une maison autonome en énergie, bioclimatique : une maison qui est surtout « great again » parce que c’est la nôtre et qu’elle représente une façon de vivre qui « me fait du bien ». Un mode de vie. Puisqu’en réalité, à sa propre échelle, ce qui importe ne sont pas les actes quotidiens orientés vers une idéologie (environnementaliste dans le cas d’espèce) mais le mode de vie que vous avez. Vouloir défendre l’environnement ou cracher sur la pollution générée par les multinationales et emmener ses gosses au MacDo est une voie adoptée par un maximum d’individus aujourd’hui. Et c’est majoritairement ça le problème. Pas rouler en diesel ou en électrique, utiliser des gobelets plastiques pour boire un café ou non.

Rien ne changera, parce que les gens ne veulent rien changer

Oui, les multinationales sont pourries, la finance internationale a mis en coupe la planète, mais ils ne l’ont pas fait tout seuls et encore moins sans l’aide active de millions et désormais de milliards d’individus dont l’avidité individuelle se confond avec la bêtise collective. Un système a été vendu aux gens et ils l’ont plébiscité : le système de consommation, devenu hyper consommation, avec désormais la surconsommation en ligne activée par l’économie de l’attention. Ce mode de vie, totalement déraciné du réel, de l’histoire, de la culture, basé sur une obsession boulimique d’achats d’objets et de services est celui des youtubeurs qui affirment « être prêts ». Ou des gilets jaunes qui veulent de l’essence moins cher (ou moins de taxes, donc plus de fric). Tous ces gens ont des grands écrans de télévision ultra plat sur lesquels ils font défiler du soir au matin des merdes propagandistes indispensables au TINA destructeur des écosystèmes et de la vie en général.

Ils sont scotchés sur leurs smartphones, leurs tablettes et leurs ordinateurs portables du soir au matin, échangeant en vase clos sur des réseaux sociaux financés par les mêmes multinationales qui construisent des data center gigantesques de partout sur la planète, chacun plus énergivores que des villes entières, ou autant que le continent africain si on les cumule. Et là, d’un coup d’un seul, ils affirment pouvoir atténuer le problème « en prenant des cafés dans des tasses repliables ». Nous ne sommes pas loin des dystopies des écrivains des années 30 à 50 : une population totalement décérébrée et acquise à un système omniprésent qui dirige les esprits des individus en permanence via  des technologies ultra performantes.

Les gens, qu’ils soient des hypster de moins de trente ans avec une chaîne Youtube ou des vieux ruraux grognons qui estiment  que « c’est trop injuste », sont tous d’accord sur un point : ils veulent que leur mode de vie, la société dans son ensemble continue telle qu’aujourd’hui, mais avec des « arrangements ». Ils pensent que le fonctionnement global n’est pas bon, mais qu’en « l’améliorant », en le rendant moins injuste, ou plus écolo, ça va aller mieux et qu’en plus « ça passera » : le pire ne surviendrait pas selon eux, si on fait tous « des efforts ». C’est à ce moment là que je ne peux m’empêcher d’éclater de rire.

Commencer par « bien vivre », oui mais quelle vie ?

Le pire a débuté et il va s’accentuer. Il suffit de regarder les rapports sur la biodiversité, les données sur la dégradation de l’environnement, les tendances économiques et industrielles : tout va empirer et la destruction va très vite devenir — dans les quelques années qui viennent — un chaos qui touchera tous les pans des sociétés humaines. Le politique, l’économique, le social, la santé, l’éducation, l’énergie, l’environnement, tout va s’écrouler. Pas simplement se dégrader fortement comme aujourd’hui, non : s’écrouler, s’effondrer. Et rien n’empêchera cet effondrement. Surtout pas les groupes de gens qui agitent leurs solutions « d’arrangements » du système qu’ils plébiscitent quotidiennement, puisqu’ils ne font qu’une seule chose : le valider dans leurs actes quotidiens.

Allez donc lire et voir ce formidable reportage en photos à travers la planète du photographe Edward Burtynsky publié sur Wired : « The devastating environmental impact of human progress like you’ve never seen it before ». Ca donne la mesure de la campagne des jeunes débiles de l’Internet : à peu près proche du néant (de leur compréhension du problème comme des « résultats » qu’ils obtiendront).

Malgré tout, à l’échelle individuelle, il existe des solutions. J’en parle depuis plus de 25 ans, et à l’époque tout le monde me prenait pour un grand malade un peu paranoïaque. Ce qui est drôle c’est de voir les mêmes venir s’intéresser à ce que j’ai mis en place en 2018 et trouver ça « vraiment intéressant » aujourd’hui. Tu m’étonnes. Mais ce qu’ils ne comprennent pas c’est que ce mode de vie n’est pas « militant », ou basé sur une « idéologie », ou autres orientations politiques visant à montrer l’exemple. Non, ce mode de vie, que l’on peut résumer — pour être dans le coup — à du slow-life et de l’optimisation à visée autonomiste, n’est rien d’autre qu’une envie de bien-être. Une réflexion sur « comment je me sens au mieux dans ma vie quotidienne » qui mène à une mise en actes plutôt qu’une mise en paroles. Vivre lentement et de la manière la plus autonome possible m’apporte de nombreuses satisfactions, me permet de « vivre bien ». Je déteste les villes. J’aime les espaces naturels. J’aime vivre avec des animaux. J’aime la tranquillité et le silence. Je n’aime pas être sollicité. J’aime prendre le temps. Faire ce que je veux. Avoir le moins de contraintes extérieures possibles. Je déteste l’industrie. Je hais le marketing, la distraction organisée, la télévision, les objets inutiles et « tendance », je n’aime pas consommer, je n’aime pas les magasins, je n’aime pas l’argent.

Cette liste non exhaustive de mes grandes tendances vis-à-vis du monde qui m’entoure et de mes propres envies personnelles permet une chose : agir en accord. Puisque l’idée du choix est tout de même centrale, sachant que le nombre de personnes vous expliquant qu’elles « n’ont pas le choix » est devenu ahurissant. Dans les années 90 je vivais avec 3000 francs par mois en élevant des enfants. Le Smic était à 4000 francs et quelques. J’étais très heureux, je vivais très bien. Pour une simple raison : mon mode de vie ne coûtait quasiment rien : pas de loyer ni de crédit (maison auto-construite sur un terrain donné), pas d’électricité (panneaux solaires récupérés), pas d’eau à payer (maison alimentée par un torrent), (chauffage au bois mort coupé par moi-même dans la montagne), de la nourriture produite par des jardins pendant plusieurs mois de l’année. Ce qui ne m’empêchait pas d’aller programmer des ordinateurs dans un bureau prêté par un ami à 20 minutes de route, en bas de la montagne.

Aujourd’hui je travaille peu (de façon rémunérée) à l’extérieur, en nombre de jours. Mais j’aime le travail que je fais. Ma rémunération permet de payer l’essentiel, avec celle de la personne avec qui je vis, et qui elle aussi travaille à l’extérieur : les crédits du terrain et des matériaux achetés pour construire ensemble la maison, de la nourriture et quelques services choisis : un accès internet coopératif neutre, un abonnement spotify et Netflix, un opérateur de téléphone. De l’eau, ce qui bientôt ne sera plus le cas (récupération d’eau de pluie et forage d’un puits). Et de la bouffe, locale, au maximum.

Les solutions : la ZAD personnelle

Au fond, en y réfléchissant bien, cette histoire personnelle de mode de vie est plus proche de la Zone à Défendre que d’autre chose. Mais une ZAD personnelle. Nous défendons une manière de vivre la plus détachée possible des injonctions du système politique et économique qui nous cerne. Pour autant, nous ne changerons pas la donne : l’effondrement surviendra, et d’ailleurs nous ne le faisons pas pour empêcher cet effondrement, mais parce que c’est bel et bien le mode de vie qui nous convient le mieux. Qui nous rend les plus « heureux ». Au passage, Erdf n’a aucune emprise sur nous, ne peut ni nous taxer, ni nous contraindre, les multinationales sont très peu plébiscitées par notre fonctionnement : nos appareils numériques sont achetés d’occasion (reconditionnés), le maximum possible d’achats sont faits avec des acteurs locaux, et quand ce n’est pas possible, sur des bases de qualité au lieu de quantité. Avec notre fonctionnement, s’il se généralisait, une partie des marchands de malbouffe mettraient la clef sous la porte ou seraient obligés de faire autre chose. Tout comme les chaînes de télévision. Ca ferait du chômage ou pas, mais ça obligerait à inventer autre chose, à plein de niveaux.

De toutes les manières, le fond du problème actuel n’est pas la catastrophe écologique en cours, la baisse du pouvoir d’achat ou l’accentuation des injustices sociales. Le fond du problème est l’incapacité des populations à vivre autrement que par le tropisme imposé par le monde marchand. En gardant à l’esprit qu’en plus de ne pas pouvoir se débarrasser de leur poste de télévision, de ne pas aller au MAcDo, de ne pas se répandre en données personnelles chez les géants de l’Internet, de ne pas s’équiper de toutes les merdes en électroménager énergivores superflues, les gens sont majoritairement incapables de vivre autrement que ce que l’on leur a mis dans le crâne : la vie de consommateurs en perpétuelle insatisfaction.

Je n’ai donc pas d’autre analyse à offrir aujourd’hui, à la veille du grand casse-gueule. Et pour ceux qui penseraient que c’est « égoiste » ou que je suis un « privilégié » et que je ne me rends pas compte de la difficulté des gens, ou qu’ils n’ont pas le choix ou je ne sais quelle autre tentative pathétique de botter en touche pour se déculpabiliser et continuer à « demander des comptes pour améliorer le monde », mais pas améliorer le sien (en changement radicalement de mode de vie), je ne réponds rien, parce que c’est à la portée de tous mais que c’est une question de volonté et de risques à prendre. Comme les jeunes gens de la ZAD de Notre dame des Landes, se mettre en mode ZAD demande juste de couper court avec la propagande, reprendre cours avec la réalité, redevenir un humain normal, avec des besoins normaux et essentiels, en virant tout le superflu et l’illusoire.

Une sorte de retour aux sources : musique, littérature, échanges physiques, art culinaire, rapport au temps apaisé, nature et tranquillité. Ceux qui n’en veulent pas ont le droit. Mais dans ce cas là, qu’ils assument le monde de merde dans lequel ils vivent. Et arrêtent de se plaindre. Ils seront de toute manière bientôt tellement démunis sans tous leurs artéfacts matériels qu’ils viendront manger dans la main des pires autocrates pour se faire protéger. Mais ça ne servira à rien. Mis à part faire empirer l’état des sociétés. Jusqu’à l’effondrement global.