A quoi sert l’intelligence dans un monde finissant ?

Il y a eu de nombreuses réflexions et études sur l’intelligence humaine. Il ressort qu’il est très difficile de la mesurer et d’en tirer des conclusions : les esprits les plus doués dans certains domaines peuvent se révéler des imbéciles patentés à de nombreux autres niveaux. Il n’en reste pas moins que les personnes à faible quotient intellectuel posent problème : ils ne comprennent pas la moitié des enjeux qui permettent l’amélioration du « vivre bien »ou la simple nécessité de maintenir certains concepts vivants. Que ce soit pour l’idiot ou le génie abruti et mégalomane, l’intelligence humaine, de façon globale, semble être arrivée à une certaine limite : mais pourquoi, et avec quelles conséquences ?

Le monde et la vie bonne

« Vivre en bonne intelligence » : cet adage prend tout son sens à l’heure de la grande confusion numérique, ce moment où des centaines de millions d’individus, connectés à un réseau mondial, offrent [ce qu’il reste de] leur imaginaire et leur facultés intellectuelles à quelques plateformes en ligne adeptes de « l’économie de l’attention ». Ce qui peut motiver une existence humaine est normalement la recherche d’une « vie bonne » selon les termes d’Epicure, il y a 23 siècles. La bonne vie intelligente est-elle possible pour un individu moderne ? En 1951, Hannah Arendt écrivait la sentence suivante dans son « Journal de pensée » :

« La passion « to make the world a better place to live in » a modifié le monde, mais a également eu pour conséquence qu’au cours de ce processus d’amélioration tout le monde a oublié ce que « to live » veut dire. Ainsi les Américains vivent-ils effectivement dans « le meilleur des mondes possibles » tout en ayant perdu la vie elle-même. C’est un enfer.»

« To make the world a better place » est l’adage de Facebook, il a été repris par de nombreuses startups (californiennes pour la plupart) et hormis la perte du verbe ‘To live », ce concept est le même que celui des années 50 d’Hannah Arendt, la vie en moins, donc. Ou tout du moins la vie « réelle » et concrète, puisqu’il s’agit dans le cas de Facebook de la remplacer, cette vie, par la vie en ligne. « Le meilleur des mondes possibles, un enfer », dit la philosophe, 67 ans auparavant. Améliorer le monde à tout prix fait oublier le sens du « vivre » et mène au « meilleur des mondes possibles » : un monde artificiel, factice et stupide, composé de personnes abruties qui pensent agir et penser quand en réalité elles s’agitent et régurgitent de basses idées fabriquées par d’autres ?

L’intelligence au service de la seule efficacité

C’est un monde amélioré matériellement, mais finissant — à tous les niveaux — qui cerne l’humanité actuelle. L’effondrement est en cours : politique, social, économique, environnemental et même artistique et culturel. Et c’est ce constat, plus ou moins conscient qui agite la plupart des individus, qu’ils soient simples citoyens consommateurs ou acteurs politiques et économiques d’importance.

Lorsque le monde tel que l’on le connaît depuis sa naissance est prêt à s’écrouler, quelle est la réaction la plus courante ? De la hargne. Une forme de refus rigide, autoritaire, empli d’une violence contenue. Surtout pour tous ceux qui ont plébiscité toutes les formes « d’améliorations » [purement matérielles pour la plupart] poussées depuis les Etats-Unis, cet « empire industriel des consciences mondiales ».

Et l’intelligence, que vient-elle faire au sein de ces constats ? Ne pourrait-elle pas trouver des issues, se mettre au service de la « vie bonne », au delà de l’échelle individuelle ? Il semble que non. Les individus les plus dotés d’intelligence sont constitutifs de l’amélioration du monde qui est arrivé à son apogée, ce sont eux qui ont inventé et amélioré les différentes institutions politiques qui nous mènent au désastre, inventent et poussent les technologies qui nous détruisent, font croître les entreprises qui écrasent tout, même l’imaginaire. L’intelligence a été mise au service de l’efficacité. Pour faire du monde « a better place ». Mais l’intelligence, dans l’efficacité seule, est aveugle. Elle ne sert que son propre but, sans nuances, sans saveur et surtout : sans imagination.

Quand les ingénieurs tiennent le monde, l’imaginaire est la seule issue

Laurent Alexandre est la caricature de ce monde amélioré — et dirigé en réalité par des ingénieurs. Qu’ils soient au service du développement technologique, du politique ou de l’économique, les ingénieurs ont pris le pouvoir. Ils sont le poumon et le cœur de ce monde finissant qui ne pouvait mener qu’à cet échec cuisant : une destruction généralisée. Les ingénieurs, dont Laurent Alexandre fait partie, sont des gens sans imagination. Ou quand ils prétendent en avoir, c’est un imaginaire parfaitement organisé et fabriqué, sans réelle consistance. Ce qui est bien normal : on ne peut à la fois mettre son esprit au service de la mécanique et le laisser vagabonder en parallèle au delà des limites que l’on lui autorise.

Imaginer le monde autrement, s’y inscrire différemment de ce qu’il semble imposer requiert une certaine dose d’indépendance et de liberté intérieure. Et ces deux phénomènes ne sont pas compatibles avec une activité humaine basée sur « la mise en nombre » de toutes choses. Ni des fabrications intellectuelles qui voudraient les « gérer ». L’indépendance et la liberté intérieur ne se gèrent pas, elles s’imaginent et se vivent intérieurement comme un rêve : sans contrôle.

L’intelligence humaine, même faible, si elle est soutenue par un « bel imaginaire » est une faculté qui peut « changer le monde » : par la création artistique, l’inventivité « gratuite », la soif d’apprendre, le plaisir d’échanger, de construire ou de se projeter. Le seul problème — excessivement prégnant aujourd’hui — est que cet imaginaire, tout comme cette intelligence, ont été capturés massivement par des machines à « détourner l’esprit » : programmes télévisés, réseaux sociaux, apps et jeux vidéos constituent une sorte de nouveau monde-prison (amélioré et better selon les standards des ingénieurs) dans lequel s’ébattent des foules hypnotisées. Un monde qui ne peut que s’effondrer sous les yeux hallucinés de ses propres détracteurs. Violemment. Et sans imagination aucune… A moins que ?

[Ce billet se verra enrichi de suites, dont certaines avec des invités travaillant sur les concepts qui y sont abordés]