Tribune : du départ de @jerezim de LQDN, et de Drapher de @_reflets_

C’était à l’origine un « édito de départ » d’un journaliste de Reflets : Drapher, c’est-à-dire moi-même. Lié à la tribune de Jérémie Zimmerman qui expliquait le pourquoi de son départ, lui aussi, de La Quadrature du Net. Cet édito — et dernier article — a été soumis à correction (toujours par moi-même) aux contributeurs de Reflets, comme cela se fait toujours. J’aurais pu le publier et le tweeter sans rien demander. Après tout c’était mon dernier article sur cette publication qui se revendique « indépendante » et donc « différente » dans sa pratique du journalisme — et disons-le — dans son rapport au système politique, économique, informationnel et social en place. Quand on défend la liberté d’expression, on accepte, normalement — même sur son propre journal — que ceux qui veulent user de ce droit (une dernière fois), puissent le faire. Il n’en a rien été.

Cette tribune, que je livre donc ici-même, a été refusée, en me retirant mes droits de publication sur Reflets sans me prévenir, avec une explication de son rédacteur en chef, Antoine Champagne/kitetoa (après demande d’explication de ma part, puisque rien ne m’a été dit pendant 15h après ma soumission…), qui est la suivante : « Tu as soumis un papier pour expliquer pourquoi tu quittes reflets. On a tous trouvé qu’il comportait des choses très éloignées de la réalité à propos du journal. Donc on préfère ne pas le publier. Ton départ s’accompagne d’une modification de tes droits en tant que user, ce qui est logique. On t’a simplement passé auteur ce qui t’assure un accès indéfini au site. »

Je ne critique pas le « journal Reflets » en réalité dans cet édito/tibune, (je n’y parle pas non plus des gens qui y travaillent ou de conflits qu’il y aurait pu y avoir ou quoi que ce soit qui touche aux personnes) j’y effectue même des remerciements envers ses fondateurs. Mais ce refus de publication et donc cette censure (puisque c’en est une), souligne et confirme la réalité [affligeante à mon sens] que je pointais du doigt dans mon édito, justement. Une réalité qui concerne ceux-là mêmes qui prétendent défendre les libertés et plein d’autres choses « progressistes » : « ils » ont vraiment gagné. Dans les esprits en tout cas, c’est une certitude.

Quand on s’enflamme contre les abus du management, des dérives de la presse et des méthodes de communication à tous les étages mais qu’on use de pratiques très similaires, il y a alors un vrai problème. Un problème qui correspond à l’air du temps. Comme le titre original de mon édito le soulignait, et que je livre ici-même. Une citations, non-sourcée, mais qui a été attribuée à Voltaire, me semble quand même importante à rappeler au fondateur de Reflets. Elle est la suivante :

« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. »

Bonne lecture. Et bon vent à Reflets.

De la tribune de Jérémie Zimmerman et de l’air du temps (Drapher dit ciao à Reflets)

Je ne sais pas ce qui me touche le plus : le départ de Jérémie de la Quadrature ou le constat qu’il fait ? Les deux ? Probablement. Dénoncer la mise en coupe d’Internet par les firmes californiennes, la surveillance du réseau mondial par des acteurs étatiques ou privés n’a pas été une mince affaire. Reflets en sait quelque chose depuis bientôt 8 ans. Le plus étonnant reste que ceux-là mêmes qui tentaient de faire prendre conscience du problème des libertés sur Internet — passant pendant des années pour des illuminés paranoïaques, limite conspirationnistes — une fois le grand voile levé par les révélations d’Edward Snowden, ont été encore moins écoutés ou reconnus. Ce voile levé sur la surveillance a eu un effet inverse à celui attendu. La surveillance s’est officialisée et renforcée, tout comme les techniques d’influence en ligne. Mais peut-être y-a-t-il une certaine logique dans tout ça ?

Du corporate et de la vassalisation

Restons sérieux : ceux qui sont montés au créneau pour défendre la neutralité du net et dénoncer sa mise en coupe durant cette dernière décennie avait un bagage ancien sur le sujet. Pour ma part, mon premier article dénonçant les pratiques d’Amazon achetant en masse des noms de domaine d’auteurs européens date de 1999. Un an auparavant, à quelques milliers sur la planète, nous faisions tomber les serveurs de l’OMC pour dénoncer l’AMI (Accords mondiaux sur l’investissement, un TAFTA avant l’heure). L’histoire de la lutte par et pour un Internet libre n’est pas récente.

Ceux qui luttaient étaient pour 99% d’entre eux des techniciens. Parce qu’Internet était — et reste — un environnement technique. Cette capacité à fouiller le réseau, y chercher ses failles, ses acteurs plus ou moins louches, plus ou moins à la limite de la légalité dans leurs pratiques commerciales ou de surveillance, nous l’avons tous développée durant ces 20 dernières années.

Jusqu’à officialiser cette « vocation » avec LQDN par exemple sur le pan de l’activisme, ou avec Reflets sur le pan du journalisme. Qu’en ressort-il aujourd’hui ? Une « vassalisation dans le corporate ». Une forme de politiquement correct, avec des acteurs utilisant les mêmes méthodes (ou presque) que celles qu’ils reprochent à leurs « ennemis ». Feuilles excel, prévisions budgétaires, mode projet et organisation de la communication sur les réseaux sociaux sont-ils compatibles avec l’engagement pour les libertés numériques ? Vous avez deux heures…

Ils ont gagné

« Ils ont gagné », parce que comme leurs contradicteurs se plient de plus en plus fortement à leurs méthodes et craignent désormais de subir leur courroux, ils ont un boulevard pour « verdir leurs pratiques ». RGPD et autres chartes éthiques insérées dans des CGU, piratages « apocalyptiques » sont commentés par des journalistes « spécialisés » : articles creux et peu dérangeants, financés par des annonceurs ou un public de plus en plus blasé. Vieux acteurs du net associatif qui jouent aux gardiens de la foi tout en cautionnant les multinationales et en calmant les « troupes anti-capitalistes du libre ». Au fond, comme la société dans son ensemble, craintive, isolée, soumise, les défenseurs des libertés numériques ne sont plus que le pâle reflet d’une époque où oser dire les choses et les lier aux problématiques politiques et économiques de fond n’était pas honteux. Au contraire.

Ainsi, Jérémie explique : « Pendant plus de 4 ans nous n’avons eu ni locaux, ni structure formelle, ni compte en banque, qu’un processus de consensus rapide entre un petit nombre d’individus se faisant confiance et quelques maigres compensations bricolées en guise de salaires. Des conditions précaires, porteuses d’insécurité, donc d’une certaine forme de violence s’ajoutant à celle inhérente à nos combats politiques, associées à des niveaux d’exigence sur nous-mêmes nous poussant parfois à faire des erreurs dont je porte une grande part de responsabilité (…) ».

Oui, Jérémie a fait des erreurs, comme tout être humain, mais dans une dynamique de confiance et de combat politique. C’est ainsi qu’il constate quelque chose de tout à fait central : « Après une prise de distance progressive, les processus administratifs ont fini de m’éloigner définitivement de La Quadrature. Il me semble que budgets, rapports, mais surtout recrutements (« ressources humaines »!), gestion et autres processus plus ou moins déshumanisants sont la norme de toute structure institutionnalisée, son essence. Avec eux les réunions, les groupes et sous-groupes qui se forment, l’information qui circule mal, les conflits inter-personnels, etc. Certes nombres de ces contraintes et problèmes existaient probablement déjà, et sont peut-être inhérents à tout groupe qui évolue sur la durée et en nombre de participants. Je pense qu’ils s’en seront néanmoins trouvé amplifiés au fil du temps, apparaissant de plus en plus comme inévitables. »

L’inévitable récupération d’un groupe d’humains décidés et confiants par… les processus intrinsèques au capitalisme, dénoncé à l’origine, en réalité. Au fond, la précarité crée l’énergie et oblige à être le plus pointu possible, quand l’institutionnalisation et l’organisation entrepreneuriale abaissent l’engagement et la créativité. Il y a sûrement une leçon à tirer de ce constat.

Ainsi, moi aussi je m’en vais…

Disons-le, mon départ de Reflets n’a rien à voir en termes de conséquences sur la « lutte pour un Internet libre » avec celui d’un Jérémie Zimmerman. Je ne suis qu’un acteur de l’ombre écrivant depuis 7 ans sur un site d’info-hacking sous divers pseudonymes, pas plus. Mais j’y ai beaucoup donné. Et j’y ai beaucoup appris. Beaucoup ri aussi. Rencontré deux sacrés zigotos bien allumés — à l’époque et pendant quelques années — sans qui mon attrait pour le journalisme n’aurait jamais été ce qu’il est aujourd’hui.

Mais quand plus rien ne correspond à ce en quoi vous croyez, même dans les « erreurs » ou les tentatives un peu désespérées de faire partager de l’information ou des analyses, il est plus sage de s’en aller. Et de le dire, le faire savoir, parce que notre métier est avant tout de faire savoir.

Dans tous les cas, je remercie Kitetoa et Bluetouff d’avoir créé Reflets, de m’y avoir accueilli et de m’y avoir laissé m’y répandre toutes ces années.

Ciao Reflets

Édito commis sur Reflets en 2016 en guise de conclusion (qui pourrait être mis en accès libre par la « direction » de Reflets ?) :

 > Face à la prise en otage du monde, hackons nos existences 

Et ce morceau (de mon groupe fétiche) pour laisser une trace musicale et artistique, qui résume à la perfection ce que je pense du « problème » :

And you may find yourself

Living in a shotgun shack

And you may find yourself

In another part of the world

And you may find yourself

Behind the wheel of a large automobile

And you may find yourself in a beautiful house

With a beautiful wife

And you may ask yourself, well

How did I get here?

Letting the days go by, let the water hold me down

Letting the days go by, water flowing underground

Into the blue again after the money’s gone

Once in a lifetime, water flowing underground

And you may ask yourself

How do I work this?

And you may ask yourself

Where is that large automobile?

And you may tell yourself

This is not my beautiful house!

And you may tell yourself

This is not my beautiful wife!

Letting the days go by, let the water hold me down

Letting the days go by, water flowing underground

Into the blue again after the money’s gone

Once in a lifetime, water flowing underground

Same as it ever was

Same as it ever was

Same as it ever was

Same as it ever was

Same as it ever was

Same as it ever was

Same as it ever was

Same as it ever was

Water dissolving and water removing

There is water at the bottom of the ocean

Under the water, carry the water

Remove the water at the bottom of the ocean!

Letting the days go by, let the water hold me down

Letting the days go by, water flowing underground

Into the blue again in the silent water

Under the rocks, and stones there is water underground

Letting the days go by, let the water hold me down

Letting the days go by, water flowing underground

Into the blue again after the money’s gone

Once in a lifetime, water flowing underground

And you may ask yourself

What is that beautiful house?

And you may ask yourself

Where does that highway go to?

And you may ask yourself

Am I right? Am I wrong?

And you may say yourself, « My God! What have I done? »

Letting the days go by, let the water hold me down

Letting the days go by, water flowing underground

Into the blue again in to the silent water

Under the rocks and stones, there is water underground

Letting the days go by, let the water hold me down

Letting the days go by, water flowing underground

Into the blue again after the money’s gone

Once in a lifetime, water flowing underground

Same as it ever was

Same as it ever was

Same as it ever was

Look where my hand was

Time isn’t holding up

Time isn’t after us

Same as it ever was

Same as it ever was

Same as it ever was

Same as it ever was

Same as it ever was

Same as it ever was

Same as it ever was

Same as it ever was

Same as it ever was

Letting the days go by (same as it ever was)

Letting the days go by (same as it ever was)

Once in a lifetime

Letting the days go by

Letting the days go by