De l’éthique du soin à la logique budgétaire

Soigner, prendre soin, revêtir la blouse blanche, accompagner, soutenir, aider, apaiser… sont autant de mots que tout soignant tente d’appliquer au quotidien. Dans nos formations, nous avons tous été amenés à réfléchir sur ces différents concepts et sur ce qu’ils impliquaient sur nos actions, nos réflexions et notre travail intérieur. Dinosaure du soin, formée et diplômée en 1988, j’ai eu la chance — ou plutôt la malchance — d’observer les changements de culture professionnelle, imprimés par nos politiques successifs jusqu’à en arriver aujourd’hui à des pratiques déshumanisées et « rentables ». Mais comment, nous soignants, pouvons-nous vivre sereinement ces changements fondamentaux de notre philosophie professionnelle?

Aujourd’hui formatrice d’équipes de soignants, j’observe d’établissement en établissement les dégâts irréparables impactant non seulement les soignants mais aussi les patients. Car rappelons-le, on a besoin d’être en bonne santé physique et psychique pour bien soigner nos patients si fragiles.

La formation : socle des futures pratiques

Envisageons ce problème essentiellement sous l’angle de la formation paramédicale (les paramédicaux étant toutes les catégories de métier agissant sur prescription de sa majesté le médecin, et assistant donc ce dernier dans tous les actes de soins au quotidien, ce qui sous entend donc la rééducation, les actes de soins, l’aménagement de l’espace de vie etc).

Il y a quelques décennies, les futurs auxiliaires médicaux postulaient à des concours d’entrée (dont certains étaient très sélectifs) dans les écoles privées ou publiques de leur choix et effectuaient ensuite trois années d’études pratico-théoriques, avec une dernière année de « spécialisation » qui permettait à l’issue d’un stage d’une année scolaire et la rédaction d’un mémoire de fin d’études, d’acquérir un diplôme d’Etat du ministère de la Santé. Certaines filières proposaient une quatrième année, comme par exemple les infirmiers et infirmières qui faisaient le choix de se spécialiser en psychiatrie, spécialisation supprimée en 1992, on ne sait pas trop pourquoi.

A cette époque, nous partagions nos journées entre les cours théoriques et les stages pratiques sur le terrain. Nous avions donc une vraie formation de terrain où des « vieux » professionnels nous enseignaient d’une part la technique de soins et d’autre part, tous les angles de la relation d’aide. Nos cours, quant à eux, étendaient leur expertise de l’anatomie, à la technique de soins en passant par la biologie, les spécialités médicales, la psychologie, la psychanalyse, les ateliers pratiques de mise en situation et bien d’autres choses secouantes au possible. Le travail sur soi-même était une valeur fondatrice de notre apprentissage. Le but étant de se « soigner » soi-même pour être en capacité d’accompagner un résident ou un patient sans le polluer avec nos propres problématiques. Ces trois années étaient denses et parfois difficiles à assumer psychologiquement du haut de notre très jeune âge. Par cette introspection, nous saisissions pleinement l’impact que nous allions avoir sur l’humain fragile et l’accent était sans cesse mis sur le respect, l’attention, la compassion. On ne parlait pas à l’époque de bientraitance, d’humanitude et autres références très à la mode aujourd’hui.

Aujourd’hui, les gouvernements successifs ont modifié radicalement l’esprit de ces formations. L’apprentissage et les VAE ont achevé l’entreprise de destruction. Le mémoire de fin d’étude est devenu peau de chagrin, les stages se raccourcissent, les étudiants sont évalués par des processus de grilles. C’est efficace, moderne, traçable et… vidé de toute substance.

L’accent est désormais mis sur la formation continue. La formatrice que je suis est mandatée en permanence sur des missions de formation où je suis censée enseigner la bientraitance, l’humanitude à des soignants épuisés et désabusés. Je les abreuve de beaux préceptes, pleins de bons sentiments et de beaux mots, sachant très bien que je ne fais que répondre (contre mon gré) à des consignes gouvernementales servant à donner bonne conscience à des directions gestionnaires qui ne savent pas ce qu’est un patient. Disons-le clairement : je leur vends du rêve, une belle utopie où ils auraient le temps de prendre le temps, où ils pourraient passer une heure avec un résident pour l’aider à manger, où ils pourraient s’asseoir près d’un patient et écouter, accueillir sa souffrance, sa solitude, sa douleur : foutaises et hypocrisie que tout cela. Surtout quand on sait qu’ils sont minutés pour chaque moment de soins, et que s’ils osent s’asseoir près d’un résident, leur tenir la main, ils sont accusés de ne rien faire, et que la sacro-sainte traçabilité signifie qu’ils passent des heures à remplir des cases sur des logiciels de soins incompréhensibles, bordéliques au possible.

Mais la plus belle invention fut celle du projet !

Le projet : remettre l’usagé l’usager au centre de son dispositif de soins

En 2002, j’ai fait partie des personnels médico-sociaux à avoir expérimenté cette fameuse nouvelle loi qui réglementait nos pratiques afin de les rendre « plus humaines » et surtout pour restituer le patient « au coeur de son processus de soins ». Il s’agissait d’écoute de ses choix et ses désirs, de faire en sorte que ce ne soit plus eux qui doivent s’adapter à l’institution, mais l’inverse. Et c’était bien et nécessaire à l’époque. Nos pratiques partaient dans tous les sens et il nous était parfois difficile de coordonner nos actions de soins, de rééducation et d’éducation pour mieux « servir » la cause du patient. C’était donc un changement de culture professionnel qui était censé nous mener à penser, à réfléchir nos accompagnements et à établir un vrai partenariat avec le patient et sa famille.

L’euphorie a vite passé. En effet, rapidement, nous nous sommes tous rendus compte que la logique budgétaire sous-tendait ces dynamiques de réflexion. Les subventions, les prix de journée baissaient drastiquement et le projet était un argument pour les organismes subventionneurs de réduire de plus en plus les enveloppes destinées à prendre en charge les résidents.

En 2018, le projet est devenu un véritable dogme, et vous me voyez en tant que formatrice comme grande prêtresse du projet. Je vais dans les établissements expliquer comment il est bien et important de faire des projets, les écrire, les réévaluer, les noter dans les outils de soins informatisés, les faire signer par les protagonistes… Très important la signature, parce que vous voyez, si on nous fait un procès, bla bla bla.

Et l’éthique dans tout cela?

A cette heure où l’on nous abreuve de faux débats sur l’euthanasie, le suicide assisté, le respect du patient, le soulagement de la douleur, nos actes soignants n’ont jamais été aussi peu éthiques. Non pas parce que nous sommes maltraitants, mais parce que nous sommes MALTRAITÉS. Les directions nous maltraitent, nos supérieurs hiérarchiques nous maltraitent, les politiques nous maltraitent, madame Buzyn nous maltraite, nous dénie, nous raille, nous humilie. Et au bout de la chaîne, le patient, le résident, la personne handicapée en subit les conséquences directes. Et personne ne veut nous entendre. Les suicides se succèdent dans les service, les actes de maltraitance involontaires aussi et tout cela dans un mutisme le plus total, un silence médiatique le plus pesant.

Comment peut-on demander aux blouses blanches d’être éthiques dans leurs soins si eux-mêmes ne sont pas protégés et écoutés ? Comment concilier le soin et les logiques de restrictions budgétaires ? c’est impossible, et par définition, anti éthique. L’argent n’a rien à faire dans le soin. L’argent n’est pas notre problème de soignant ; nous notre principal problème est de soulager les affres de la maladie psychique et physique, de soutenir les familles qui vont perdre un proche, d’écouter la difficulté humaine, la souffrance.

La colère qui nous a tous animés a fait place à une profonde dépression et je vois beaucoup de collègues qui n’ont pas la force de faire une reconversion professionnelle, parce que leur vie c’est aider, écouter, c’est leur sens vital. Cela peut paraître ridicule et grandiloquent à tout néophyte, mais pourtant c’est bien notre sens et essence de vie. Si vous nous le retirez, nous ne trouvons plus notre place dans ce grand merdier et encore moins au sein des structures de soins où nous ne parlons plus le même langage que nos directeurs et dirigeants.

Une société où le soin est jeté dans la fosse des lobbies

Comment envisager une société où le soin n’a plus sa place dans sa dimension humaine et éthique? de nouvelles spécialités apparaissent, tels les « infirmiers de pratique avancée ». Ces derniers auront le droit à la prescription et au diagnostic, en particulier dans les déserts médicaux. De plus en plus de responsabilité, un maigre pansement sur un vrai problème de l’accès au soin. Et les patients dans tout cela ? Personne n’en a plus vraiment rien à faire. Il n’y a qu’à voir les derniers scandales du type Levothyrox où des millions de malades ont été taxés par notre ministre de la santé de « psychologiquement défaillants », parce qu’ils ont osé ne pas supporter la nouvelle formule du médicament. Un an après, nous nous démerdons tous à trouver des traitements qui nous conviennent, à essayer de retrouver notre équilibre et à éviter les endocrinologues qui nous moquent, car nous avons été fragiles et esclaves de « l’effet nocebo » selon eux.

C’est cela aujourd’hui une personne malade : un plaintif qui passe sa vie sur internet à essayer de dénigrer le corps médical et qui se plaint, se plaint et se plaint toujours. On ne voit plus l’être humain qui souffre mais on voit un individu qui dérange et qui ose se plaindre alors que « quand même, il est soigné au frais de l’état en France, espèce de chancre plaintif… »

Les lobbies prennent la place laissée libre et les soignants se suicident de plus en plus. Les patients meurent dans les couloirs des urgences, culpabilisant un peu plus les pauvres soignants qui n’ont plus de moyen pour quoique ce soit, ni moyens humains, ni moyens matériels. La misère.

Enterrer son éthique ou changer de voie professionnelle

A défaut d’enterrer mon éthique et de continuer coûte que coûte à cautionner un système inhumain, j’ai décidé à presque 50 berges de changer de voie professionnelle, à contre-coeur. Les patients me manquent, j’ai ôté quelque chose de ma vie qui faisait sens. Je continue à faire un peu de formation mais je me lâche de plus en plus devant les stagiaires au risque de me faire virer un de ces quatre. Je ne vois pas d’autre type de lutte que celle de la colère. J’ai pensé longtemps que mon métier de formatrice me permettait de changer les choses mais le système est bien trop puissant face à moi.

En tant que soignante, formatrice, mais aussi porteuse d’une maladie chronique et fille de personnes âgées gravement malades, je vaque d’un côté et de l’autre de la barrière. J’éprouve quotidiennement le cynisme de nos ministères et du système tout entier. Et ce cynisme là est inflexible, je ne vois pour l’instant aucune issue, si ce n’est un écroulement complet du système de soins et global. Je pense qu’il arrive petit à petit et j’espère le voir et le vivre. Ce jour là, je mettrai ma plus jolie blouse blanche et je descendrai dans les rues avec mes collègues pour témoigner de l’écrasement éthique que nous avons vécu et de notre anéantissement en tant qu’humains accompagnant d’autres humains. Mais quand ?