[Billet d’humeur] Peut-on encore réfléchir en 2018 ? (aidé par Nietzsche)

Ça paraît bête dit comme ça, mais pourtant la question me taraude : peut-on encore réfléchir en 2018 ? Qui réfléchit vraiment, qui fait l’effort de prendre de la distance avec un sujet — pas spécialement inscrit dans les tendances des réseaux sociaux — juste parce qu’il ou elle a envie de chercher à mieux comprendre, trouver des exemples, remonter l’histoire, comparer, analyser ? Je ne parle pas des gens dont le métier est de « penser » (parfois réfléchir…), les universitaires entre autres, mais de toute personne qui s’exprime publiquement sur des sujets divers et variés que ce soit de façon professionnelle ou dilettante. Réfléchir n’est pas penser. Penser quelque chose — ou à quelque chose — est une démarche évidente et humainement partagée par tous. « On pense que ». On a un avis, une opinion, on partage ce que l’on pense ou que d’autres pensent pour soi. On rapatrie des preuves de ce qu’on pense, on bataille pour imposer la véracité de ses pensées ou conviction. Mais on ne réfléchit pas. On ne force pas la pensée pour la pousser à aller plus loin que les constats qu’elle a effectués.

Réfléchir requiert un effort. C’est un exercice volontaire qui ne donne pas satisfaction dans l’instant, ne trouve pas d’issue rapide à une problème, une question. Réfléchir force à questionner, et chaque question menant à de nouvelles questions, c’est une démarche qui ne finit jamais entièrement. Il n’y a pas de fin à la réflexion, quelle qu’elle soit. Nietzsche qui n’était pas le dernier sur cette capacité à réfléchir —qui a même certainement inventé une forme de cet « art » — disait la chose suivante :

« Vouloir le vrai, c’est s’avouer impuissant à le créer. »

C’est une phrase intéressante pour réfléchir à notre époque. Celle où tout le monde pense quelque chose, l’affirme, et défend sa vérité. Le « vrai » est devenu un produit d’appel fédérateur au point que des lois ont été votées pour le défendre avec des journalistes payés à plein temps pour le mettre en lumière, le consacrer, tout en pointant du doigt le « faux ». Qui se soucie de réfléchir à ce qu’est le « vrai » et si même il est possible de le cerner de manière définitive ? Pourquoi cette nouvelle nécessité de trier le vrai du faux a-t-elle pris autant d’importance, qui est en mesure de déterminer parfaitement ce qui est vrai dans un monde en perpétuel mouvement, parcouru d’informations contradictoires, d’études scientifiques biaisées, de corruptions et de conflits d’intérêts permanents ? Comment réfléchir sur notre époque et sur les comportements qui la caractérisent sans passer par des doutes majeurs et des constats provisoires qui mènent là où la part du conscient et de l’inconscient se mélange pour former des possibilités à partager ? Pourquoi autant de gens sont-ils en perpétuelle affirmation de leurs convictions, croyances, sans faire l’effort de poser une réflexion sur les sujets qu’ils abordent ?

“Qui se sait profond tend vers la clarté; qui veut le paraître vers l’obscurité ; car la foule tient pour profond tout ce dont elle ne peut voir le fond. ”

Il n’y aura pas de réponse à la question posée dans ce billet, logiquement. Il y a simplement quelques éléments de réflexions qui peuvent être apportés sur le sujet « Peut-on encore réfléchir en 2018 ? ». Réfléchir demande de s’écarter du brouhaha, de la contagion des pensées formatées en ligne, de s’isoler mentalement, toutes choses que la « foule » dont parle Nietzsche — de plus en plus compacte par la magie des outils de communication de masse — est incapable de faire, trop occupée à vouloir briller et se faire reconnaître comme profonde et concernée.

Une dernière citation du philosophe allemand pour conclure, et qui peut donner à réfléchir à ceux qui s’affairent dans leurs affirmations sentencieuses, luttes et militantismes en 280 caractères, ces idiots utiles du système productiviste qu’ils dénoncent :

“En vérité, les convictions sont plus dangereuses que les mensonges.”