Quand le sexe devient un exercice technique, quelle issue ?

Cette vidéo de « Brut » est perturbante. Pas pour ce qu’elle est censée défendre ou dénoncer, mais au contraire par son hallucinante bêtise doublée d’une sa vision du sexe… qui laisse sans voix. Laissons la parole aux journalistes qui l’ont commise et à la jeune femme interviewée :

 

« Mettre le doigt sur le malaise pour essayer de le faire disparaître« , nous dit cette jeune femme. Le malaise étant une statistique indiquant que 25% des femmes françaises n’ont pas eu d’orgasme lors de leur dernier rapport sexuel.

Cette introduction sur le sujet de la sexualité féminine liée à l’orgasme (si l’on comprend bien) se fait directement sur la base de… statistiques. Celles d’un sondage sur l’orgasme féminin. Un nombre : 25. Sur une quantité : 100. Le nombre indique la quantité de femmes n’ayant pas réalisé « l’objectif » (établi visiblement) de l’exercice sexuel : l’orgasme. Cette approche quantitative et statistique à base d’un objectif réalisé ou non est la même que celle employée pour l’entreprise, l’économie, la politique ou les compétitions sportives. Elle est celle de l’atteinte d’objectifs : qui a réussi à atteindre l’orgasme, qui n’a pas réussi. Le sexe serait-il au fond un exercice performatif comme un autre ?

Le sexe « en marche »

La jeune femme, Dora Moutot, a donc créé un compte Instagram intitulé « t’as joui ? » pour pointer « le malaise » et réunir les femmes n’ayant pas atteint « l’objectif de l’orgasme ». Tout ça étant parti d’une discussion, nous explique-t-elle, avec un homme lui ayant expliqué les raisons — d’après lui — de cette « différence dans l’atteinte de l’objectif » entre hommes et femmes. Les femmes, selon le joyeux expert es-orgasme, étant plus « cérébrales et plus sentimentales », elles atteindraient moins facilement l’objectif, voyez-vous. Indignation de Dora ! Déclaration sexiste ! Dans la grande compétition de l’atteinte d’orgasmes il ne sera pas dit que les 25 femmes sur 100 qui échouent soient pointées du doigt par les affirmations péremptoires d’un pote de comptoir qui bafoue leur genre. Il faut donc réagir. D’où Instagram. Normal. On est en marche dans la startup nation, ou on ne l’est pas.

La jeune femme « pas du tout d’accord » avec son pote lui explique donc — puisqu’elle est, elle aussi, experte es orgasme, mais féminin, — que c’est une « histoire d’anatomie et de technique ». Ah, oui, tout de suite ça fait sens : les femmes ont une anatomie différente des hommes, on avait oublié, et de par ce fait, il faut employer les bonnes « techniques » pour leur faire atteindre l’objectif orgasmique. Sommes-nous stupides…

Dis-moi comment tu jouis ou comment tu simules…

Le compte Instagram de la demoiselle s’appelle « t’as joui ?  » parce que c’est une question qu’on lui a beaucoup posée — dit-elle — après des rapports, et que comme elle est « insolente », elle répondait à chaque fois par une autre question qui se résumait à : « j’ai eu l’air ? » Attention, nous rentrons là dans le vif du sujet, si l’on peut dire : le sexe et la jouissance sexuelle.

Une histoire plutôt facile à décrypter selon Dora Moutot, puisqu’elle résume la chose par des phrases chocs qui parlent d’elles-mêmes : « Ca peut se voir de façon très forte, comme ça peut ne pas se voir de façon très forte, ça se ressent, s’il y a assez d’attention de la part de l’autre, et bien ça se voit« . Le truc de dingue : un orgasme féminin peut se voir de façon très forte ou pas, on peut le ressentir quand on est un homme, et même le voir si on a « assez d’attention ».

Mais attention, Dora ne s’arrête pas là, puisque vu le succès de son Instagram, elle veut « libérer la parole et la jouissance des femmes ». Rien de moins. Pour « la parole » à libérer, sur Instagram on imagine à peu près la chose, quant à la jouissance des femmes libérée via son compte, c’est moins évident. Mais Dora y croit. Pourquoi ? Parce qu’elle sait que les femmes simulent. Et elle a des réponses à tout ça. Pour faire cesser ce scandale de la simulation.

… je te dirai qui tu es ?

C’est à partir de ce moment de l’interview de Dora devient pour le moins surréaliste et peut plonger un certain nombre de personnes ayant eu une vie sexuelle un peu importante dans le temps, dans des affres sans nom. « On a tendance à simuler » commence à dire la jeune femme. On imagine qu’elle parle de l’orgasme féminin. Ce « on » est assez perturbant, et je serais une femme équilibrée et épanouie sexuellement, je crois que j’aurais tendance à mal le prendre. Je pose d’ailleurs la question à ma partenaire sexuelle que je connais [et pratique sexuellement]  depuis très longtemps et sa réponse lapidaire ne se fait pas attendre : « Elle a pas à parler pour tout le monde, qu’est-ce qu’elle en sait, elle prend son cas pour une généralité. De quoi elle se mêle, comment elle peut prétendre savoir pour toutes les femmes ? Elle ne peut pas« .

Dora veut donc remettre en question cette simulation, se demander pourquoi « on simule nous les femmes » — avec la réponse qui va avec et qui est « pour protéger l’ego masculin ». La simulation et son cercle vicieux, qui est un « déservice fait à toutes les femmes », et surtout qui « empêche aux hommes d’apprendre ». La clôture de l’acte sexuel est l’orgasme masculin et « tout le monde s’en tape que les femmes n’aient pas joui » selon Dora, qui trouve ça « complètement dingue ». Mais Dora comprend à la fin de son interview qu’elle est peut-être allée un peu trop loin et se contredit parfaitement pour clore la promotion de sa démarche en ligne : « Le but ce n’est pas forcément de jouir, ce n’est pas une finalité en soi, pour moi l’important c’est le voyage sexuel, c’est la découverte« .

Résumons : Dora ouvre un compte « T’as joui ? », explique le drame des femmes qui ne jouissent pas à la fin d’un rapport sexuel, de leurs simulations d’orgasmes, veut faire changer tout ça, trouve ça complètement dingue, et conclut en expliquant que jouir c’est pas vraiment le plus important au final. Quelle est la substance que prend Dora ? Comment fonctionne son cerveau, est-elle suivie psychologiquement, a-t-elle des troubles cognitifs pris en charge ? Qui est Dora ?

Analyse temporaire du sujet : « le sexe c’est cool, parfois pas, et c’est changeant, mais c’est pas ce que décrit Dora »

La démarche de la jeune femme créatrice du compte « T’as joui ? » est dramatique. Pour tous ceux — hommes et femmes — qui vont aller se questionner sur ces affirmations autour de « l’exercice sexuel et l’atteinte de l’orgasme féminin ». Bon nombre de lecteurs vont se demander pourquoi ce compte et son objectif sont « dramatiques », puisque de façon superficielle et binaire — comme d’habitude aujourd’hui — on ne peut qu’approuver « l’amélioration du bien-être sexuel des femmes », en gros. Oui, mais non. Parce que la sexualité ne fonctionne pas comme Dora l’envisage. Qu’elle soit féminine ou masculine. La sexualité est quelque chose de bien plus complexe, profond, mouvant et varié que ce que cette jeune femme décrit en pointillé : des préliminaires, une excitation, une pénétration, une augmentation de l’excitation, un orgasme. Ca, c’est du sexe de supermarché, un exercice convenu, une pratique sexuelle sans véritable érotisme, reproduisant les schémas du porno.

La différence entre une pratique sexuelle calée sur la pornographie et une autre, basée sur l’érotisme se situe justement sur un registre où l’orgasme n’est pas le cœur de l’échange, mais où la communication physique entre deux personnes est centrale. Notre jeune experte en sexualité ne parle à aucun moment du plaisir. De l’échange, de la communication, du désir. Elle parle et ne sait parler que d’une seule chose : la jouissance. Comme si le plaisir sexuel n’était conditionné qu’à cet instant (fort court, disons-le). Le drame qui transparaît chez Dora est celui du « sexe triste » : un acte sans saveur véritable qui ne prend du sens et ne s’accomplit que dans un instant bref validant en quelque sorte la qualité globale de l’exercice…

Le « bon » sexe — ou sexe joyeux — n’est jamais identique, il se réinvente en permanence. Même avec deux individus qui le pratiquent depuis de longues années. Il est une sorte de moment physique inventif et créatif où deux individus cherchent à se procurer du plaisir l’un l’autre. Il faut du désir. Des deux côtés. De la recherche du plaisir chez l’autre, pas pour soi. Son propre plaisir vient du don que l’on fait à l’autre et vice-versa. C’est cette recherche commune par les sens qui crée une sexualité épanouie, où n’importe quelle partie du corps peut devenir terrain de jeu. Ne pas connaître la morphologie de l’autre, là où du plaisir peut lui être procuré signifie simplement que vous n’avez pas vraiment de sexualité. Seulement des expériences avec vos sexes. Sachant que le plaisir masculin n’est pas aussi simple et basique que le pense la jeune Dora : éjaculer ne veut pas dire avoir un « orgasme » en tant que tel. Un rapport sexuel peut être peu plaisant pour un homme tout du long, et se conclure par une jouissance faible, voire déplaisante. C’est durant l’échange sexuel que le plaisir peut être le plus important, chez les deux partenaires. Et la conclusion n’a parfois pas beaucoup d’importance. Surtout qu’il est possible de faire jouir l’autre, par pur plaisir, sans jouir soi-même.

Au fond, ce que Dora fait n’est rien d’autre que de conforter femmes et hommes dans un schéma archaïque et industrieux vis-à vis du sexe. Quand bien même la jeune femme parle de « voyage sexuel » à la fin de son discours, il faudrait qu’elle envisage un phénomène central dans ce concept : pour voyager à deux, il faut se tenir la main et avancer sur le même chemin. Et ce n’est pas avec des « techniques » basées sur la connaissance des organes sexuels féminins et de leurs centres du plaisir donné comme un tuto aux hommes, supposément inaptes, que le « problème » sera réglé. En conclusion, il semble que les jeunes femmes et les jeunes hommes intéressés par la sexualité au sens large, dans toutes ses dimensions devraient commencer par une première chose : se rencontrer vraiment…

L’être en vérité se divise, son unité se rompt, dès le premier instant de la crise sexuelle. À ce moment, la vie pléthorique de la chair se heurte à la résistance de l’esprit. Même l’accord apparent ne suffit pas : la convulsion de la chair, au-delà du consentement, demande le silence, elle demande l’absence de l’esprit. Le mouvement charnel est singulièrement étranger à la vie humaine : il se déchaîne en dehors d’elle, à la condition qu’elle se taise, à la condition qu’elle s’absente. Celui qui s’abandonne à ce mouvement n’est plus humain, c’est à la manière des bêtes, une aveugle violence qui se réduit au déchaînement, qui jouit d’être aveugle, et d’avoir oublié.

Expérience intérieure de l’érotisme, Gorges Bataille