Nouvelle égalité hommes-femmes : la fabrique de négation des différences au service d’une idéologie essentialiste culturaliste

[Oui, on sait, le titre est très pompeux, mais c’est fait exprès.]

La discussion à propos de l’égalité hommes-femmes n’est plus vraiment possible, un camp l’ayant semble-t-il emporté dans le débat : celui des féministes militants et militantes « anti-patriarcat ». Pourtant, le sujet mériterait mieux que cette vision manichéenne d’opposition systématique faite d’une vision essentialiste et culturaliste de l’être humain où le mâle — dominant l’histoire — continuerait d’imposer aux femmes sa toute-puissance et ses schémas de domination-soumission. Le combat pour l’égalité hommes-femmes des féministes de 2018 tient beaucoup sur la négation des différences hommes-femmes et il est un véritable problème pouvant mener à une société excessivement inquiétante, pétrie d’une pensée totalitaire qui mérite d’être soumise à l’examen critique.

Cet article débute par un questionnement — amené par l’auteur de cet article, en conférence de rédaction — sur la toute nouvelle autorisation de la monarchie saoudienne à laisser les femmes conduire des automobiles. Si chacun d’entre nous autour de la table se réjouit de cette toute nouvelle « permission », certaines questions sur ce changement ne sont pas abordées, et je me lance sur un double sujet d’interrogation : comment les hommes saoudiens au volant vont-ils réagir, à plusieurs niveaux : le premier est celui de l’habitude de circuler depuis toujours qu’avec le seul « mode de conduite masculine » sur les routes. Cela sera-t-il un problème, devront-ils s’adapter à la conduite des femmes, ou pas du tout ? Quelle conséquences ?

Je n’ai pas la possibilité de continuer mon questionnement en abordant le deuxième point de ma réflexion, étant coupé court par une jeune journaliste me disant : « Tu ne peux pas dire ça, c’est une réflexion genrée ». Un autre jeune journaliste abonde dans son sens. Je lève un sourcil circonspect et demande qu’elle m’explique mieux son propos, ce qu’elle s’empresse de faire. « Et bien tu ne te rends sûrement pas compte, mais ton discours est très grave, parce que tu insinues que les hommes et les femmes conduisent différemment, que les femmes conduiraient moins bien, et ce n’est pas acceptable. » Je sourcille  un peu plus fort et tente d’expliquer que je n’ai jamais dit que les femmes conduisaient moins bien, n’ayant de toute manière pas eu le temps de continuer mon questionnement, mais qu’elles conduisent « différemment » et que les hommes saoudiens ne sont habitués qu’à un seul mode de conduite, celui d’autres hommes, uniquement. La journaliste me rétorque que c’est faux, que pour elle il n’y pas de différences entre un homme et une femme au volant et que le penser est une sorte de « biais genré » de ma part, un biais portant atteinte à l’égalité hommes-femmes.

Personne n’a dit que les femmes ne se bourraient pas la gueule, mais ce qui est certain, c’est qu’au volant elles évitent bien plus que les hommes de picoler.

Je lui pose alors la question suivante : « Pourquoi, dans ce cas-là, les femmes payent-elles moins cher leurs assurances automobiles ? » Le silence se fait. Je réponds à sa place : « Parce que les femmes ont bien moins d’accidents que les hommes, de par leur conduite. Les femmes prennent moins de risque sur la route, sont plus protectrices au volant, souvent moins agressives dans leur conduite, évitent l’alcool et en consomment bien moins que les hommes, etc… » Je continue sur ma lancée, expliquant que mon propos n’était en aucune manière de parler d’une quelconque infériorité dans la conduite des femmes (au contraire), mais simplement de savoir si la différence dans les conduites, la façon de conduire, avec 100% des automobilistes hommes ne connaissant pas du tout cette autre conduite — celle des femmes —, potentiellement différente, allait ou non créer des changements, problèmes, etc… Avec, cerise sur le gâteau, un autre grand problème — propre à la société saoudienne —, celui de la reconnaissance des torts en cas d’accident entre un homme au volant et une femme au volant.

La discussion n’a pas pu avoir lieu : il était plus sage de ne pas s’embarquer dans une réflexion de toute manière impossible pour ces deux jeunes journalistes convaincus que mon propos restait de toute manière « genré » et que ce questionnement sur les différences était un questionnement dangereux puisque le but de l’égalité hommes-femmes était selon eux « l’abolition des différences entre hommes et femmes totalement fabriquées ». Je me suis juste permis, une fois sorti de conférence de rédaction, de demander comment il était possible que les différences-hommes femmes puissent être effacées ou abolies, sachant qu’elle existaient. Il m’a été répondu que « ces différences n’étaient qu’une fabrication du patriarcat depuis des milliers d’années et que si je ne voulais pas l’admettre, c’est que j’avais des craintes, des peurs, par rapport à cette non-différence (que je niais) et que je l’aurais compris si j’étais allé à la formation « égalité hommes-femmes »… J’avoue que ma seule réponse a été la suivante : « S’il n’y pas de différences entre les hommes et les femmes, appelle-moi le jour où je peux être enceinte et enfanter ». Pour toute réponse finale j’ai eu droit à un : « Ah, mais ça, c’est pas pareil »…

Cette nouvelle idéologie — puisque c’en est une — a décidément réponse à tout et est prête à tous les sophismes pour empêcher la moindre bribe de discussion sur la croyance de ses adeptes, dans les analyses comme dans les solutions pour pallier les derniers problèmes restants des inégalités entre hommes et femmes dans la société française…

Fabrication d’une théorie essentialiste-culturaliste pour imposer l’abolition des différences

La problématique de l’égalité hommes-femmes reste encore aujourd’hui d’actualité, même si d’immenses progrès ont été effectués en France depuis le début des années 70. Cette égalité de droit n’est pas encore pleinement atteinte dans quelques domaines, et l’un d’eux est celui de l’inégalité dans les rémunérations et du temps de travail. De trop nombreuses femmes sont encore aujourd’hui moins bien payées que les hommes, pour un travail, une ancienneté, des diplômes et compétences identiques. Elles sont aussi beaucoup plus embauchées sur des temps partiels imposés que les hommes. Cette inégalité en droit ne peut pas perdurer et doit être corrigée, puisqu’elle constitue une discrimination ; mais pour autant, elle ne peut — sous peine de mener à une dérive totalitaire — ensuite servir à constituer une règle inversée imposant de fait que les femmes seraient pareilles que les hommes.

La différence de traitement entre hommes et femmes sur les salaires ne peut glisser vers une indifférenciation générale entre les deux sexes, imposant à tous une abolition des spécificités propres à chacun des sexes… sous prétexte d’égalité. Comment serait-il possible, dans le cas ou les différences entre les hommes et les femmes ne seraient plus reconnues, de continuer à offrir, par exemple, des protections et des aménagements pour les périodes de grossesse ? Mais au delà, l’industrialisation des individus est en jeu, ce que ne semblent pas comprendre les défenseurs [et défenseuses] de cette nouvelle idéologie.

La nécessité d’abolir les différences « entre les genres « est pourtant essentielle selon les défenseurs de la nouvelle égalité hommes-femmes, puisque d’après eux, les inégalités entre les deux sexes — au détriment des femmes — seraient uniquement une fabrication sociale et culturelle. La société serait patriarcale depuis la nuit des temps, toujours selon ces adeptes du « dogme égalitariste », et comme avec les autres nouvelles idéologies militantes essentialistes culturalistes, le mal étant connu, la solution viendra de l’éradication du modèle : le modèle « patriarcal genré ».

Cette théorie du « modèle patriarcal », unique facteur d’inégalités à l’encontre des femmes, est similaire à celle du véganisme : tous les problèmes et les injustices sont réunis autour d’un seul concept, une dérive humaine, sociale et culturelle coupable de tous les maux. Si dans le cas du véganisme c’est l’exploitation animale, qui avec son arrêt total, offrirait un monde bien plus harmonieux et juste (environnement mieux protégé, santé améliorée, exploitation capitaliste stoppée, etc), dans le cas du nouvel égalitarisme hommes-femmes c’est « l’abolition du patriarcat qui est en jeu ». Avec en point de mire, la mise en œuvre d’un projet de société qui impliquerait que les femmes deviendraient alors comme les hommes grâce à l’annulation des repères genrés dans l’éducation et où l’indifférenciation sexuelle serait la règle.

La démarche intellectuelle de ces défenseurs d’un monde « plus juste » et égalitaire, est simple, à la limite simpliste : les femmes seraient conditionnées dès la plus petite enfance par une éducation qui les assignerait à des rôles et des tâches, les laissant ensuite démunies et dépendante des hommes dans leurs vies d’adultes, en infériorité. Jouer à la poupée, à la dînette, serait par exemple une méthode de la société patriarcale pour conditionner les femmes à être par la suite assignées à l’éducation des enfants et aux tâches ménagères, toujours selon cette théorie…

Glisser de l’égalité par la prise en compte des différences à… l’égalité par la négation des différences

Dans les sociétés modernes développées, assises sur la déclaration des droits de l’Homme, pardon des droits humains (dire l’Homme pour l’humain n’est pas correct puisque « genré »), la protection « des plus faibles » est inscrite dans le droit constitutionnel. En réalité le principe de la protection sociale n’est rien d’autre qu’une prise en compte de la difficulté de chacun, qui quand elle survient ou qu’elle est constitutive d’un « état de faiblesse », devient une obligation collective à aider.

C’est donc la prise en compte de la différence — et non pas d’une infériorité — qui restaure une égalité : la vieillesse, la maladie sont des états qui ne touchent pas la majorité des individus mais qui lorsqu’ils surviennent se doivent d’être palliés, par nécessité d’égalité. Etre vieux ou malade ne doit pas nous laisser de côté, et le droit vient compenser ces états pour que ceux qui le subissent puissent — dans la mesure du possible — continuer à exister dans la société à« égalité » avec les autres. Les lois de 2005 sur le handicap sont un exemple de compensation de la différence, de prise en compte d’une inégalité de fait.

Qu’en est-il alors du « droit des femmes » ? Deux théories se télescopent et entrent en contradiction : si les femmes sont l’égal parfait, de fait, des hommes, et qu’au sein de la société elles n’ont pourtant pas les mêmes possibilités, il faut alors compenser par le droit cette inégalité. Dans le même temps, si les femmes sont l’égal parfait de fait des hommes, en quoi est-il logique de créer un droit spécifique à leur genre, reconnaissant par là qu’elles seraient différentes, auraient des spécificités qui dans le système économique et politique leur créeraient des difficultés, leur retireraient des avantages ?

Il n’y a pas de « droit des hommes », et étonnamment personne n’y pense ou ne semble envisager cette possibilité. La raison de cette contradiction est clairement contenue dans la logique essentialiste culturaliste du féminisme actuel : les femmes sont — dans cette théorie — dominées culturellement, politiquement, socialement, alors qu’elles seraient ,de fait, « identiques » au hommes. Il faudrait donc compenser par le droit. Mais qu’en est-il alors des droits des femmes issus des différences biologiques ? Les congés maternité en sont un exemple, et le congé menstruel en est un autre : des pays comme le Japon, Taïwan, la Corée du sud ou l’Indonésie prennent compte les règles douloureuses chez les femmes et proposent deux jours de congé menstruel par mois. Des entreprises occidentales offrent cette possibilité (sans certificat médical), des pays européens parlent de l’instaurer. Des aménagements de poste de travail existent, spécifiques aux femmes, particulièrement dans des métiers physiques durs, requérant par exemple de porter des poids importants.

Ces droits spécifiques (hormis le droit sur la maternité), que l’on peut appeler « biologiques », sont pointés du doigt par les adeptes de la théorie essentialiste culturaliste, défenseurs et défenseuses de la nouvelle égalité hommes-femmes : pour eux cette prise en compte de la différence biologique est assimilée à une mise en cause de la capacité des femmes face aux hommes et serait donc une forme d’inscription de  l’infériorité des femmes inscrite dans le droit. Cette contestation de la prise en compte de la différence de fait entre hommes et femmes, dans les menstruations, pour pallier l’inégalité biologique renvoie toujours et encore à ce phénomène de l’égalité vue par le prisme du comme les hommes. Nier les différences biologiques, ne pas prendre en compte les différences structurelles entre les sexes pour obtenir l’égalité : une démarche pas si récente en réalité et qui trouve ses racines dans la révolution industrielle. Un pur produit capitaliste…

Se servir de la différence pour créer de l’infériorité puis créer de l’indifférenciation pour la productivité

L’évolution des sociétés industrielles a mené à plusieurs changements sur la condition des femmes : leur émancipation et un début d’égalité de droit doublée de leur exploitation économique. L’idée de l’égalitarisme dans le travail a séduit très rapidement les patrons d’industrie et les dirigeants politiques et économiques : faire travailler les femmes comme les hommes fut très vite une opportunité dans le développement industriel des XIXème et XXème siècle. « L’émancipation par le travail ». En conservant les préjugés d’infériorité, par les différences biologiques, dans les salaires mais pas dans la productivité ou la prise en compte des différences : les femmes travaillaient autant que les hommes mais étaient moins payées. Le paradoxe central de ce comme les hommes est qu’il contenait une dichotomie — dans l’émancipation — excessivement perverse : les femmes deviennent une force de production économique corvéable à merci, exploitée et maltraitée comme les hommes. Ce n’est pas le travail des femmes qui est né au XIXème siècle, mais leur exploitation massive.

Extrait de « La condition des ouvrières depuis 1850 » :

(…) Dans le Nord, dans le Hainaut ou le bassin liégeois, c’est dans les mines qu’on trouva également un grand nombre d’ouvrières, et cela dès leur plus jeune âge, spécialement pour trier le charbon ou pousser les wagonnets. Elles n’étaient évidemment pas affectées à la taille, vu leur moins grande force physique. Ce pouvait être un avantage puisque moins dangereux mais cela signifiait automatiquement d’être aussi écartées des travaux les mieux payés.

Enfin, avec les demandes nées de l’industrie de guerre et l’absence des combattants, les femmes s’introduisirent dans les grandes entreprises de mécanique ou d’aéronautique, où leur précision et leur finesse de travail les rendirent rapidement irremplaçables. Si l’atmosphère dans ce type d’atelier était moins nocive que les charbonnages ou le textile, les exigences de la chaîne et les normes de productivité en réduisirent un grand nombre à un rôle de robots, entraînés dans un rythme infernal (…) 

Il est évident que la condition des femmes a changé par le développement du capitalisme d’industrie, puis par leur lutte pour obtenir des droits équivalents aux hommes dans ce cadre de productivité économique, et parvenir finalement à créer une société où les dérives sociales, économiques par « l’infériorité sexuelle déclarée », la discrimnation sexuelle sont bannies par le droit. Le seul problème, et non des moindres, qui persiste, n’est donc pas celui d’une infériorité inscrite dans le droit, ni dans les activités (les femmes font désormais des métiers autrefois réservés aux seuls hommes), mais d’une volonté d’indifférenciation entre les sexes menant à une égalité « parfaite ». Et le piège, énorme, de l’appareil productiviste et technologique se dévoile alors…

A l’heure des réseaux, seule compte notre valeur monétisable

Le monde actuel est basé sur une seule échelle, celle de la production de valeur et de croissance. L’économie, globale, en réseaux, numérisée par définition, s’intéresse à l’activité des individus et leur consommation : les clients ne sont que des statistiques, des numéros bien rangés dans des bases de données, et le genre sexuel est une valeur comme une autre permettant simplement de mieux cibler leurs centres d’intérêts. L’idée que les femmes doivent faire comme les hommes par mesure d’égalité — même le pire comme massacrer ou torturer des populations en s’engageant dans une armée — est une nécessité intrinsèque du système néo-libéral (ou ultra-libéral selon comment on perçoit son évolution) : l’indifférenciation est son carburant. L’aplanissement. Le néolibéralisme lutte contre toute régulation et toute mesure visant à impliquer le collectif et le singulier pour pallier les problématiques de différences ou d’inégalités de fait. Son fonctionnement passe par une indifférenciation parfaite des individus qui ne doivent êtres que des acteurs économiques. Des numéros. Des flux. De la valeur à capter. Surtout pas des individus libres et chaotiques, soumis à des pulsions, dépendant de leurs hormones, aux comportements changeants et souvent incontrôlables. De créatures du règne animal, spécifiques et singulières, nous passons à agents numériques, acteurs raisonnables soumis aux contrôles et au règne des interfaces, consommateurs lisses et disciplinés, cocheurs de CGU, assistés par apps et objets connectés standardisés. Homme ou femme : nous sommes tous pareils devant l’écran stimulant les mêmes ères du cerveau pour nous maintenir en ligne.

Vouloir déclarer l’égalité par une négation des différences en déclarant que la société ne fonctionne plus avec des spécificités féminines et masculines, mais avec seulement des agents économiques, est un choix. Ceux qui suivent ce nouveau dogme ne semblent pas comprendre le danger qui pointe, celui du totalitarisme global en cours de constitution, qui n’est pas celui d’un patriarcat — déjà bien écorné et à la puissance toute relative en Occident — mais celui de la neutralité parfaite en toute chose d’une gestion algorithmique de populations parfaitement normées et « non genrées », occupées aux mêmes activités et aux mêmes tâches. Sans distinction.

Au fond, la nouvelle égalité hommes-femmes tend vers un modèle de société robotique, automatisée, parfaitement adapté à l’époque, où la différence n’est vue que par la faiblesse qu’elle contient par rapport à un groupe ou des tâches déterminées, une différence qui ne doit plus être prise en compte pour ne pas entraver l’optimisation du fonctionnement de l’ensemble de la machinerie humaine. La différence vue comme une faiblesse, la singularité comme défaut : c’est là le moteur des systèmes autoritaires productivistes, basés sur la force, la puissance et la soumission au modèle totalitaire.

Il n’est pas certain que les femmes y gagnent en confort individuel ou collectif. Ni les hommes. Il y a encore quelques décennies, dans le« vieux monde », il était acquis « que la société s’enrichissait pas la différence », dans le nouveau, c’est l’inverse. Pour nous mener à l’égalité, paraît-il…

Une forme d’idéologie que l’on pourrait comparer à celles développées dans le roman « 1984 » d’Orwell :

« La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Lorsque cela est accordé, le reste suit. »

« LA GUERRE C’EST LA PAIX »

Ce qui pourrait donner en langage moderne des militants de l’égalité hommes-femmes :

« L’égalité hommes-femmes c’est l’indifférenciation sexuelle et l’abolition des genres. »

« L’égalité passe par la non-reconnaissance des différences. »

« Il n’y a pas de différence entre les hommes et les femmes. »