Monsieur C dans le monde merveilleux de l’EHPAD

Etablissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes… Le sacro-saint EHPAD. Anciennement « maisons de retraite », un lieu où les personnes âgées allaient finir leur vie en jouant à la belote et aux dames avec leurs pairs, ces établissements ont vu le jour suite au constat de l’allongement de la durée de vie en France et des maladies survenant de plus en plus fréquemment en fin de vie. Une législation aussi compliquée que vite fait a donc vu le jour dans le but de médicaliser les conditions d’accueil de ces personnes âgées et pour la plupart malades, voire très malades : cancers, démences, Parkinson, maladies neuro-évolutives, sclérose en plaques, troubles psychiatriques etc…

Enfin, quand on dit médicaliser, la réalité est bien plus opaque qu’on ce que pourrait penser.

Lieu de vie ou Hôpital?

Le législateur n’a pas été très clair sur ce point. Quand une personne âgée est accueillie en EHPAD, on lui attribue une chambre en lui spécifiant que c’est désormais son domicile. Il pourra y mettre quelques meubles (mais pas trop parce qu’en prévision du moment où il faudra utiliser un lève malade ou un chariot douche, il faudra pouvoir manier la matériel). Il pourra accrocher quelques photos et décorations (en respectant les règles d’hygiène et de sécurité). Il pourra utiliser ses propres effets personnels (à condition qu’ils ne soient pas perdus dans l’immense usine à gaz des lingeries). Il pourra inviter ses proches à partager son déjeuner (moyennant une somme relativement importante au regard de la piètre qualité de la nourriture). Ses soins seront individualisés et ses désirs et choix constamment respectés (en supposant que le personnel en sous-effectif pourra prendre le temps au moins de l’écouter). La présentation des conditions d’accueil dans son nouveau « domicile » sont, avouons-le, idylliques.

Faisons un tour dans les coulisses. Ce matin, 5h27 du matin, les veilleuses de nuit découvrent Madame B décédée dans son lit. Harassées par une nuit de veille : elles ne sont que deux pour 100 résidents et entre les déments qui errent toute la nuit, les mourants qui n’en finissent pas de mourir, les malades qui hurlent, les incontinents qu’il faut changer plusieurs fois dans la nuit, elles n’ont pas vraiment eu le temps de venir voir Madame B. On sentait bien qu’elle allait mourir mais elle le faisait si discrètement qu’elle n’était pas dans les priorités de soins. Bon, de toute manière, c’est trop tard, la faucheuse est venue et a embarqué Madame B. Routine de la mort : médecin, constat du décès, appel de la famille, accueil des proches, quelques larmes, une toilette mortuaire et hop on embarque vite fait le corps dans la morgue réfrigérée au sous-sol. Les croque-morts passent chercher ce qui reste de Madame B dans un grand sac noir. Elle passe devant les soignantes en pause qui fument des clopes devant le sous sol. Et la le marathon commence : désinfection de la chambre, vidage de meubles, la chambre doit être prête pour le lendemain car monsieur C arrive dans ce qui va lui être présenté comme son nouveau chez lui. Ce lieu où des dizaines de Madame B ont trépassé plus ou moins sereinement, et où Monsieur C trépassera.

Lieu de vie? ou lieu de mort?

Lieu de vie? ou lieu de soins?

Lieu accueillant? ou lieu de la dépersonnalisation la plus complète?

Les soignantes accueillent Monsieur C

La journée des aides-soignantes est loin d’être de tout repos. En général, elles prennent leur poste aux environs de 7 h du matin. Après une rapide transmission de l’équipe de nuit et un coup d’oeil jeté rapidement sur le nouvel outil de gestion des soins informatisés (auquel personne ne comprend rien, outil complètement inadapté à la coordination des soins en EHPAD, mais traçabilité oblige, il faut s’efforcer de faire rentrer les informations dans des cases, cases imaginées par des informaticiens qui n’ont absolument aucune idée de ce qu’est un vieux.). Une fois la corvée finie, il est temps de s’occuper des résidents. Ce matin, elles ont de la chance, elles sont deux pour 15 toilettes et elles ont… deux heures pour les réaliser. « Oui, mais vous avez des personnes autonomes à votre étage », leur a dit leur directrice gestionnaire. La personne la plus autonome est capable de se laver seule le visage. Cette matinée sous-entend donc de lever les résidents avec le lève-malade (si il est disponible), les laver, les habiller, faire les soins infirmiers, leur donner le petit déjeuner, veiller aux fausses routes, raisonner les déments, convaincre, rassurer, apaiser, se fâcher et si tout se passe bien il n’y aura aucune chute ni d’incident grave.

Faites le calcul : 8 minutes par résident… 8 minutes où les risques de maltraitance sont accrus par la fatigue des soignantes, voire leur épuisement, le harcèlement de leur hiérarchie.

« Bonjour Monsieur C, je suis Aline et je viens faire votre toilette aujourd’hui. Nous ne nous connaissons pas mais ne vous inquiétez pas tout va bien se passer »

Monsieur C, réveillé en sursaut, aurait bien fait comme chez lui : dormir jusqu’à 9 heures. Mais dans son nouveau lieu de vie, son rythme quotidien est juste une information dans son dossier informatisé.

Monsieur C est malade, il a une maladie de Parkinson. Tout stress rend son corps rigide et douloureux et là, du stress il en a avec cette Aline qui virevolte en parlant fort autour de lui, sa rapidité, sa quasi brutalité et ce regard absent et épuisé posé sur lui.

« Allez Monsieur C faites un effort, vous savez vous n’êtes pas tout seul ici »

Mais Monsieur C il fait des efforts. Il lutte contre sa carapace parkinsonnienne, la douleur est insoutenable. Tellement insoutenable qu’il repousse Aline de toute sa force qui se rattrape de justesse au lit pour ne pas tomber. Le regard de Aline se durcit. Elle achève rapidement un semblant de toilette et sort en claquant la porte.

Monsieur C est laissé à sa solitude, seul devant la télé. Lui qui détestait la télé… son chien lui manque. Il se demande ce que son fils a fait de Rintintin. Son jardin, cette maison qui a vu ses amours, la naissance de ses enfants, 1000 bonheurs et 1000 malheurs, c’est là chez lui pas cette chambre exigüe qui pue la mort.

La prison de Monsieur C

Quelques mois sont passés, Monsieur C a été mis dans l’unité protégée (protégée en novlangue cela signifie fermée à clé). « Trop agressif pendant la toilette, ne mange rien, se plaint beaucoup, râle, agresse les soignantes verbalement et physiquement… » Probable démence » fut le verdict des soignants face à la rebellion de Monsieur C et à ses tentatives de faire entendre son mal-être, ses douleurs, son besoin de calme et de douceur.

Placé devant la grande baie vitrée, il regarde le parc immense où on ne l’emmènera jamais. Bercé par les hurlements des déments, il laisse son cerveau s’évader et revenir à sa maison, son jardin, son chien.

Ici, les soignantes ont plus de temps, elles sont deux pour 15 résidents. Elles parviennent à organiser quelques activités et à préparer quelques mets qui sortent de l’ordinaire.

Ainsi, Monsieur C en est à son 357ème coloriage, il a fini son 77ème pot de fleurs en rouleaux de PQ, il a mangé sa 189ème crêpe à l’oeuf en bidon, il a écouté son 53ème concert d’accordéon (il déteste l’accordéon, son truc c’était les Clash), il a fêté son second anniversaire à l’EHPAD (gateau surgelé auquel il n’a pas eu le droit de toucher du fait de son diabète) et il en est à sa 13547ème heure de téloch imposée.

Aujourd’hui, il a décidé d’arrêter tout cela, il a refusé de s’alimenter et de s’hydrater malgré les sollicitations (menaces?) des soignantes. Désormais, un malade peut faire ce choix et les soignants sont tenus de respecter son choix et de veiller à la douleur physique qui va découler de ce jeûne.

Monsieur C rencontre la faucheuse

Ce matin, 5h27 du matin, les veilleuses de nuit découvrent Monsieur C décédé dans son lit. Harassées par une nuit de veille :elles ne sont que deux pour 100 résidents … etc…

Epilogue

La maltraitance en EHPAD est largement relayée dans les médias mais ces derniers ne choisissent pas la bonne cible. Car si maltraitance il y a bien, il faut aller voir du côté des directions gestionnaires et de l’esprit lucratif de ces établissements. Un EHPAD qui marche, c’est un EHPAD qui rapporte du fric sur le dos des personnes âgées mais aussi des soignants. Quelques mouvements de grève commencent à émerger, timidement. Le personnel est pressé, précarisé et surtout culpabilisé pour étouffer dans l’oeuf tout mouvement de contestation. C’est la fameuse docilité des blouses blanches. Quand on s’occupe de personnes, il est difficile d’oser se mettre en grève, cet arrêt de travail signifie des dizaines de résidents en train de crever encore un peu plus tout seuls dans leur lit.

Le mouvement est à peine en marche. Des formations sur la bientraitance sont distribuées allègrement au personnel soignant. On leur explique qu’il faut PRENDRE LE TEMPS. Oui mais comment prendre le temps quand on vous réduit le nombre des collègues, quand les états de santé des résidents sont de plus en plus dégradés, quand même le matériel de base (gants latex et autres) est compté et limité?

Des Monsieur C y en a plein dans les EHPAD actuellement. Mais les futurs Monsieur C c’est nous et il serait temps que les citoyens de ce pays s’insurgent réellement contre le traitement des vieux au lieu de relayer bêtement les messages distillés par TF1 qui consistent à pointer du doigt les soignants, des soignants épuisés, mal formés et pour la plupart complètement dépressifs.