Le Net, c’était mieux avant

[Chronique de la défaite de l’internet, par un jeune con devenu vieux]

Par où commencer, le commencement peut-être ? « Gamin turbulent, mais sympathique », les professeurs et instit’ me l’ont souvent dit. « Bons résultats, dommage qu’aucun effort ne soit fourni et que l’attitude soit désinvolte », aussi. Je m’ennuyais, alors j’embêtais les autres mais sans méchanceté, simplement en les faisant marrer à faire le clown. L’emmerdeur sympathique, c’était déjà moi. Atypique et insolent, en apparence.

Mais j’étais cool avec les camarades, et puis je devais avoir une attitude qui faisait que malgré l’impertinence, il n’y avait jamais de manque de respect et que pas mal de prof’ m’ont bien aimé, et j’en ai adorés pas mal d’entre eux à vrai dire. Le sale gosse qui avait la banane malgré les galères et qui aimait foncièrement les gens, ce qui ne m’empêchait pas de les traiter de sales cons pour autant. Je trouvais toujours de l’inspiration pour dire une connerie qui à défaut de m’attirer du succès, faisait sourire les gens que je fréquentais.

J’ai toujours eu plein de potes, je naviguais entre des cercles très variés d’amis : les balades en brèles (103) ou bécanes de cross, les parties de foot, les rôlistes, les punks, les skaters, les artistes martiaux, et puis surtout les gens ordinaires qui ne faisaient partie d’aucune bande.

L’informatique en réunion IRL

J’avais des écrans depuis un certain temps à la maison, un Apple IIc, et puis il y a eu quelques jeux vidéos sur consoles (Vetrex, Atari 2600 notamment), un Amstrad CPC, d’autres consoles encore (je crois que j’ai eu a peu près toutes celles de l’époque), et mon petit Graal à moi : l’Amiga 500. A l’école c’était Thomson : les MO5 et TO7 quelques heures dans l’année. Ca restait de l’informatique conviviale, puisqu’on était souvent à plusieurs à regarder le même écran, à se filer la manette à tour de rôle.

Bref, je fréquentais le club informatique le samedi après-midi, lorsque le foot ou les sessions de skate s’y prêtaient. Oui, parce qu’on avait par dessus tout une vie analogique, on allait même regarder une VHS entre potes, de temps en temps. Et même le cinéma du coin était encore ouvert à l’époque. « La vieille », surnom de la buraliste qui n’aimait pas les jeunes, me voyait débarquer les débuts de mois pour acheter un Joystick, un Casus Belli, un Pirates Mag, Skate Mag puis plus tard Trasher… Bref. On avait pas le Net, alors la presse papier c’était comme un catalogue de noël chaque début de mois et puis ça alimentait pas mal de discussions au bahut. Il nous arrivait même de nous les prêter.

Au club informatique, j’y allais depuis l’Amstrad en fait. Mais avec l’Amiga, la fréquentation du club à explosé et est passée d’une demi-douzaine de personnes (souvent des vieux qui fumaient la pipe devant des écrans monochromes avec des disquettes souples) à genre 50 ou 60 personnes. Il y avait deux A500, autant vous dire que les places étaient chères pour regarder les dernières créations des demomakers et lancer les copy-parties. On allait sonner les uns chez les autres, à se faire incendier par les parents à l’heure du repas, pour se prêter un jeux de disquettes d’une nouveauté qu’on se partageait.

On « déplombait » les premières protections contre la copie (souvent, des secteurs à la con à ré-écrire tout simplement ou dont on modifiait le contenu avec un éditeurs hexadécimal). Et puis, le Net a débarqué dans ma vie.

J’ai troqué mon Amiga 500 contre un PC de merde. Le hardware et la bidouille me branchaient depuis longtemps à vrai dire, j’avais même une extension de mémoire pour ma carte son Sound Blaster, la Matrox Millenium, puis Mystique on animé des polygones et sprites pendant de longs moments. Et puis la fièvre du Pentium, puis du MMX (même si je fantasmais en secret sur les SGI et DEC/Alpha) ont fait leur œuvre, les cartes mères se sont succédées, les CPUs aussi, les cartes filles à un rythme e freiné, les bus des barrettes de RAM « toujours plus haut, plus vite, plus fort » au point que j’en ai oublié les noms, les technologies marketto-douteuses.

Le Net, un truc plein d’espoirs

Le Net donc, c’était vachement bien. Avec son lot de promesses et d’espoirs, fondés, de pouvoir rebooter plein de trucs dans les manières de penser, les esprits, diffuser de l’info, partager des trucs (images, sons, fichiers, cracks de jeux, programmes, documentations…). Il y a eu le BBS d’une certaine FAC, devenu FAI local d’abord, puis filiale hébergement d’un opérateur cossu. Et puis on a déménagé les infras de nos « clients » (en fait, c’était plutôt des potes à l’époque) dans les premiers datacenters – et c’était déjà merdique. Mais oublions la page « pro » – après le BBS il y eut les newsgroups et puis l’IRC, surtout.

Illustration : https://xkcd.com/

A l’époque on se filait les liens en direct, la plupart du temps. En peer-to-peer, dans le plus noble sens du terme en fait. Et puis, on était suffisamment peu nombreux à pouvoir presque être en mesure de se (re-)connaitre les uns les autres. On faisait des GT, la présence féminine sur le Net et dans la tech’ ne posait même pas question à vrai dire, elle étaient largement et dignement représentées. Les orientations des uns et des autres on s’en foutait un peu, on discutait de trucs qui nous intéressaient, en fait, on ne parlait pas beaucoup de soi « moi » désincarné, déshumanisé, trans-numérisé de mes deux : celui des réseaux sociaux de maintenant.

On se connaissait pour la plupart en vrai, via les GT. Ou alors on connaissait des gens qui connaissaient les autres en vrai, dans le pire des cas. L’IRC était un système par essence autoritaire, mais on pouvait toujours aller voir ailleurs en cas de désaccord (changer de channel en cas de souci avec les founder/SOP/AOP) ou de réseau (IRCops je vous aime).

J’étais plutôt sur DALnet, #France – j’y suis passé de user, à OP de nuit temporaire (Primalis permettait de payer moins cher les comm’ chez FT) à AOP, puis SOP, puis à succéder au founder en reprenant le bébé. Les soirs y’avait 200/300 users, et puis 4/5 Ops ça faisait pas mal de boulot, surtout que tout le monde parlait. Un joyeux bordel en fait, mais le fait de se « connaître » aidait beaucoup à la simplicité, au naturel, et à la compréhension des autres (humeurs, déconne…).

Il commençait à y avoir des messageries de pair a pair (ICQ ? AOL IM ? Huhuhu…) – et puis, les acteurs du Net se sont vite focalisés sur un truc « plus facilement maîtrisable » : le Web. Fastoche : une URL, quelques meta keywords, et le tour était joué. Les turcs mécaniques de l’époque ne chômaient déjà pas.

On voyait passer ou on entendait parler des « pédophiles », « du porno », « des nazis » sur le Net au JT, de temps en temps ; avec un vocabulaire a peu près aussi bien maîtrisé que ne l’est la sécurité ou la technique par les magazines spécialisés aujourd’hui. Et on se marrait parce que c’était embryonnaire, mort dans l’œuf, mais qu’ils focalisaient déjà sur le « Darknet » de l’époque.

Les Altavista, Yahoo et autres annuaires du Ouaibe sont donc apparus, le Net est vite devenu synonyme du Ouaibe dans les esprits. Et il fallait des gros sites régulateurs pour gérer le bordel laissé par altern.org ; mygale.org ; l’IRC ; les newsgroups ; etc. Wanadoo en figure de proue, pour faire des la #FrenchTech déjà dépassée à l’époque ou ils pondaient leurs conneires les unes après les autres. alapage.com – le amazon souverain de l’époque… D’ailleurs, si Valentin, Fabrice, Laurent et autres me lisent, une petite bise à eux 😉

Une diligence chargée de nitro filée à des mongoliens

Le Oauibe des mes deux étant devenu la clé de voûte, et les gros régulateurs inspirant la confiance des autorités, la machine s’est plus ou moins mise en branle. Sur d’la branlette du JT, sans rien piger de ce qu’ils disaient, comme des putains de BOTs, à répéter phonétiquement une ligne éditoriale : « le piratage sur Internet », « la fabrication de bombes sur Internet », « Juppé sur Internet », « Les 3 suisses sur Internet » – voilà en gros ce qu’on nous a servit, midi et soir en France, pendant des années. Loin, très loin de ce que c’était et de ce qu’on y vivait et partageait, en fait.

C’est donc logiquement, avec le cautionnement moral des autorités, du JT, des sphères élitistes de l’état et de la #FrenchTech, que les Michus ont débarqué sur le Net. Et là, l’enfer a vraiment commencé…

Les IRC se sont désertifiés au profit de BOTs et de bouncers, les réseaux sociaux sont devenus « the place to be » avec des hashtags pour commenter l’actualité vendue par le JT, comme si s’indigner et crier sa haine/peine/tristesse changeait quoi que ce soit à un fait, un truc factuel, déjà révolu.

On a donc filé une diligence chargée de nitro à des mongoliens qui n’avaient pas leur permis de poneys sur un manège à la foire du Trône.

Les GAFAM se sont frotté les mains, quel meilleur public, clientèle, source de profit que les données des ces cons là qui ne lisaient même pas les CGUs ?

On leur a expliqué qu’ils étaient tous égaux (ce qui est parfaitement faux, mais dans la lutte d’influence et la course indignation, ce n’est pas neutre). Aujourd’hui, un tweet d’un merdeux sorti de nulle part a autant de « visibilité » ou de poids que celui de, je ne sais pas, Roberto Di Cosmo, pour ne citer que lui (mais j’ai mille exemples).

C’est oppressant, vraiment, ces notifications permanentes, ce harcèlement de ne jamais connaître la paix (pour l’utilisateur lambda, j’ai développé quelques réflexes de survie élémentaires) – de se dire qu’à tout moment, une informations ou une humeur partagée peuvent se retourner contre soi, être le vecteurs d’attaques et prendre des proportions délirantes. On y pense même sans être connecté, par notre extension de nous-même et nos smartphones sacrés, par anxiété ou euphorie sur une série de notifications.

Ce Net là n’est pas celui que j’ai connu, dans lequel il y avait tout à faire, à partager, à éduquer, à écouter et lire les gens qui avaient deux/trois trucs pour s’éveiller mutuellement. Non, ce Net là n’est qu’un amas ténébreux de sombres esprits, parce que dénaturés, désincarnés, acculturés, affranchis de tout – et ce n’est sûrement pas pour le bien de tous, l’affranchissement dans ce genre de situation.

L’informatique est morte depuis longtemps, et le Net avec elle. Mais devrais-je dire le Oauibe, en fait, puisque en plus de n’être centralisé que sur des égos démesurés, des technologies désuètes, biaisées, dénaturées, perverties, souillées et détournées (malgré des idées de faire : Mastodon & co, j’ai vite déchanté au bout de 3 mois après m’être pris à rêver de nouveau, la chute n’en fût que plus dure). Le clivage a supplanté le partage, l’horizontalité et le nivellement par la connerie ont supplanté la culture et l’expérience, la vindicte a supplanté le bon sens.

Et moi, avec tout ça, j’ai vaguement tenté de me démerder a continuer de raconter mes conneries pour amuser la galerie, à imaginer que les gens me « devineraient » à défaut de me connaître, ou me connaissaient, pour certains. J’ai tenté de rester cet emmerdeur sympathique, pendant 25 ans ; mais le monde, le Net, le Ouaibe, et tout un chacun, n’ont plus le temps, plus la place, plus l’esprit à ça. Je n’y ai en tous cas plus ma place.

C’était pourtant vachement bien, le Net… J’ai rêvé et été animé de ça, pendant si longtemps. Mais chacun à notre niveau avons avons sévèrement merdé dans la chaîne humaine et de partage, de culture que cela aurait pu être.

Les rêves meurent, parfois.